21 février 2011

Cités, citoyenneté et territorialité dans l’île de Ngazidja

L’étude de la cité comme entité politique peut être abordée sous deux aspects : la distribution territoriale et géopolitique des cités, et le contenu humain de leur organisation. Le cas de l’île de Ngazidja, la Grande Comore dans l’archipel des Comores, présente un intérêt certain pour examiner le statut politique de la ville selon ces deux dimensions. Les cités de Ngazidja, toujours actives de nos jours mais dont l’origine est vraisemblablement ancienne, reposent sur une organisation complexe mêlant plusieurs principes. Une double hiérarchie règle les rapports sociaux et conditionne l’accès à la citoyenneté : d’une part, une division sociale ternaire héritée des rapports de domination entre « Gens de la terre » (wandru wa ntsi), « Pêcheurs » (walozi) et « Serviteurs » (warumwa), et d’autre part une structure lignagère matrilinéaire régie par l’antériorité de l’installation des lignages dans chaque cité. Mais, principe supplémentaire, la citoyenneté proprement dite, c’est-à-dire le droit de prendre la parole et de s’engager dans l’action politique, procède d’une organisation en classes et échelons d’âge. Variant d’une cité à une autre mais relevant de règles et d’idéaux communs, les systèmes d’âge de Ngazidja ont concouru plus particulièrement à la permanence du corps politique et à l’autonomie de chaque cité (Blanchy 2003).

2-Après leur établissement comme entités distinctes, les cités de Ngazidja ont été regroupées en plusieurs « territoires » ou « pays » institués par des rois, dans lesquels elles étaient ordonnées selon un principe prolongeant la hiérarchie des lignages, le lignage du roi étant premier dans la première cité et dans son territoire. Les traditions locales donnent peu d’informations sur les rapports entre le pouvoir du roi et celui des cités : paradoxalement, c’est à travers l’histoire des rois que l’on devra lire en filigrane celle des cités. Les textes européens, quant à eux, décrivent les guerres incessantes qui opposaient les rois, et les liens commerciaux tissés avec les cités de la côte orientale d’Afrique et l’île de Madagascar ; ils ne disent rien des institutions politiques des cités comoriennes, il est vrai peu visibles du dehors. Leur développement endogène permet précisément d’expliquer comment elles ont survécu à des changements politiques qui leur étaient extérieurs : domination de lignages royaux, colonisation, émergence d’un État indépendant.

  • 1 Cette étude est fondée sur des recherches menées depuis 1996 dans le cadre du laboratoire Dynamique (...)

3Il convient d’envisager conjointement les deux composantes, territoriale et politique, de la cité. Au temps des rois, pendant quatre siècles, les cités ont conservé une certaine autonomie et ont participé à un équilibre politique particulier. Aujourd’hui, les hiérarchies complexes des divisions sociales, des lignages et des classes d’âge organisent les assemblées dans les cités, mais aussi, pour certaines questions, dans les anciens « pays », voire dans l’île entière. La logique des assemblées de citoyens est si structurante qu’elle interfère avec les institutions de l’État indépendant et qu’elle se retrouve dans l’organisation de la migration des Comoriens de Ngazidja en France1.

Cités, rois, territoires

4-Les quatre îles des Comores sont situées entre l’Afrique orientale et Madagascar : Ngazidja, à deux jours de boutre à voile de la côte du Mozambique, Mayotte à la même distance de Madagascar, Moheli et Anjouan entre les deux2. Les découvertes archéologiques montrent que la multiplication des cités fut le produit d’une dynamique interne qui se manifesta autour du xive siècle (Wright 1992). Ngazidja était d’un accès maritime dangereux, comme Mayotte, et utilisait le relais de Moheli ou d’Anjouan pour une grande partie de ses échanges commerciaux (Newitt 1983 ; Ottenheimer 1991 ; Horton & Middleton 2000). De plus, l’escale était pauvre en eau douce car le sol volcanique de l’île ne retient aucun réseau hydrographique de surface (Bachèlery & Coudray 1993). Aussi le commerce international n’a-t-il pas été, jusqu’au xixe siècle, le seul facteur de développement des cités (cf. carte 1).

  • 2 Mayotte devint possession française en 1841, les trois autres îles passèrent sous protectorat en 188 (...)

Carte 1 – L’océan indien occidental

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  • 3 Kazi, mot venant du bantou où il signifie « femme » et « demeure », fait référence à la matrilinéari (...)
  • 4 Nous écrirons le mot Roi avec majuscule dans les noms composés qui désignent les échelons d’âge et d (...)

5L’habitat est groupé. À Ngazidja, villages, hameaux, villes et quartiers sont tous désignés par le nom de mdji (pl. midji), terme polysémique qui recouvre des agglomérations de taille et d’aspect bien différents mais que nous traduisons par « cité » en ce que, à chaque fois, il réfère à des entités résidentielles instituées (cf. carte 2). Chaque cité est composée de matrilignages ordonnés selon un principe de précédence appelé kazi ou mila3. La règle de résidence conjugale est uxori-matrilocale ; le régime est donc harmonique, situation peu fréquente en régime matrilinéaire. Les Comoriens sont musulmans ; la vie publique se déroule sur la place centrale et dans la mosquée. Le système d’âge (Abdourahim 1983 ; Le Guennec-Coppens 1994 ; Blanchy 2003) permet aux hommes, en gravissant les échelons et en réalisant leur Grand Mariage — rite de passage concernant autant la sphère politique que la reproduction des matrilignages —, d’entrer dans la catégorie des « Hommes accomplis » (wandru wadzima). Parvenus à ce stade, les hommes ont droit de prendre la parole dans les assemblées, mais ils n’exercent véritablement le pouvoir qu’à partir du moment où ils ont atteint l’échelon des « Rois de la Cité » (wafomamdji)4. La progression sur les échelons est conditionnée par des distributions somptuaires de biens, en particulier de la viande de bœuf, désignées par le terme générique ãda. Ces dons et contre-dons, qui se font dans des réseaux soigneusement délimités, instituent et concrétisent les principes hiérarchiques. Enfin, il faut le souligner, le Grand Mariage, occasion par excellence de distributions de biens, est une alliance qui ne se réalise qu’entre gens de même cité et de même condition sociale. L’endogamie est un principe supplémentaire de structuration sociale (Saleh 1992 ; Chouzour 1994 ; Blanchy 1996).

Carte 2 – Répartition de la population par localités à Ngazidjia en 1984 (d’après Vérin et Battistini 1984)

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Cités et rois à travers les sources

6-Les textes de navigateurs arabes ou musulmans mentionnent les Comores dès le xiie siècle, ceux des Européens à partir du xvie5. Puis quelques chroniques locales rédigées à la fin du xixe ou au xxe siècle donnent de nouvelles informations mêlant mythe et histoire6.

  • 5 Al-Idrisi a décrit en 1157 la circulation des navires de l’Oman à Anjouanna [Anjouan] et al-Angazija (...)
  • 6 Sur Ngazidja, texte de Said Hussein du Mbadjini, fils du roi Said Ali du Bambao, écrit en 1945 (Chou (...)

  • 7 La question de l’origine historique des classes d’âges aux Comores est un vaste sujet, à peine abord (...)

7Les traditions rapportent que « les premières cités » de Ngazidja furent fondées par des hommes qui portaient le titre de Fe, chefs dits « païens » d’origine africaine, réputés pacifiques, qui avaient autorité « sur leurs serviteurs et leurs enfants » (Said Bakari, in Ahmed-Chamanga & Gueunier 1979). Puis d’autres chefs nommés Bedja vainquirent les Fe, prirent leurs villes et s’affrontèrent pour agrandir leurs territoires respectifs. Ces populations connaissaient le principe de l’organisation d’âge, et leurs systèmes, si variés fussent-ils, se renforcèrent à chaque arrivée comme une institution commune à forte capacité intégratrice7.

8L’archéologie montre que, du viiie au xe siècle, les établissements bantous des Comores restèrent côtiers — la pêche y était importante — et ne dépassaient pas cinq cents habitants. On n’y décèle aucune trace de différenciation sociale. Producteurs d’écailles de tortue et de coquillages, les habitants commerçaient avec l’Afrique orientale, l’Hadramaout et le golfe Persique. Puis des villages s’établirent vers les hauteurs grâce à un développement de l’agriculture et des échanges locaux. Au xiiie siècle, des villes étaient réparties dans toute l’île, et l’islam y était présent comme religion d’une élite : les plus grandes cités possédaient une mosquée (Wright 1984, 1985, 1992 ; Chami, 1994).

9L’arrivée aux Comores d’islamisés shirazi, chassés par des conflits de la côte swahili où ils étaient installés, s’échelonna vraisemblablement entre les xiiie et xve siècles. Dans les cités est-africaines, les lignages régnants s’étaient donné le nom de shirazi, d’après le port de Shiraz dans le golfe Persique. Le célèbre mythe shirazi des sept boutres, recueilli à Kilwa sur la côte africaine, l’a aussi été aux Comores et jusqu’à Madagascar (Ottino 1978 ; Freeman-Grenville 1962 ; Chittick 1965, 1975 ; Spear 2000). À Ngazidja, les traditions présentent l’avènement de la royauté comme une rupture déclenchée par les nouveaux venus shirazi. Ils entreprirent l’unification des territoires des chefs Bedja avec lesquels ils s’allièrent par des mariages : les nouveaux ensembles politiques atteignirent le nombre de onze avant de se stabiliser à sept (cf. carte 3). Leurs dirigeants, descendants des shirazi et des chefs locaux, sont appelés wafaume (sing. mfaume). Ce titre, d’origine bantoue voire nilote, tiré d’une racine signifiant « lance », n’est pas facile à traduire. Au terme « sultan » autrefois utilisé, nous préférons celui de « roi », bien qu’il ne soit pas entièrement satisfaisant car mfaume désigne la position de chef, de leader, dans des contextes très variés : chef de village (mfomamdji), chef de sous-classe d’âge (mfomakazi), de classe entière (mfomabea), titre de la classe d’âge des « Rois de la cité » (wafomamdji). Le substantif de même racine ufaume désigne le pouvoir, tandis que le territoire porte le nom de « pays » ou « terre », ntsi. Le roi est parfois nommé « roi du pays », mfaume wa ntsi, quand la précision est nécessaire. Mfaume est un statut qui se transmet en ligne utérine.

Source :sophie blanchy

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19 février 2011

Les premières traces de peuplement

Histoire des Comores

Peuplées depuis la seconde moitié du premier millénaire, les différentes îles des Comores ont suivi une histoire très voisine sans être pour autant commune. C'est la France, puissance coloniale qui unit administrativement les îles. L'histoire des îles se sépare à nouveau après 1976, après la formation de la République fédérale islamique des Comores et le vote de Mayotte de rester sous administration française.

1 Le peuplement originel
2 L'islamisation
  2.1 Installation du Chaféisme
  2.2 Structure sociale
3 Les invasions Malgaches
4 La mainmise coloniale
  4.1 Le rattachement à Madagascar
  4.2 De 1946 à l'indépendance
5 La déclaration d'indépendance

1 Le peuplement originel

Les premières traces de peuplement datent du VIe siècle et il s'agit probablement de Bantous provenant de la côte africaine. Ces premiers habitants mettent en place une organisation politique et sociale proprement africaine. Entre le VIIe siècle et le XIIe siècle on suppose que les Austronésiens qui contribuent au peuplement de l'île de Madagascar, sont passés par les Comores, mais ne s'y sont pas établis. Initialement, les villages sont régis par les doyens que sont les chefs des familles les plus influentes ou les chefs de villages. Ils portent le titre de mafé, mfaume ou mafani à Anjouan ou Mohéli (Mfalume en kiunguja). Les mafés laissent la place assez rapidement à des Mabedja qui forment une chefferie dirigeante dans chaque village.

2 L'islamisation

L'islam y apparaît dès le IXe siècle comme en témoignent les sépultures de rite musulman découvertes à Mayotte dans la nécropole de Bagamoyo . Il s'agit vraisemblablement de marchands de passage originaires du Moyen Orient (arabo-persane de Chiraz) constituant les premières communautés musulmanes de l'archipel. Ces lignées princières Chirazi, originaires de la côte swahili fondent en effet les premiers sultanats , unifiant sous leur autorité les communautés villageoises alors commandées par des Mafani (Anjouan, Mohéli et Mayotte) et Bedja (Grande Comores). C'est à leur contact que les élites comoriennes vont progressivement s'islamiser. On considère le XIIe siècle comme l'époque pendant laquelle l'aristocratie comorienne est totalement islamisée car à cette date, le géographe arabe Al Idrissi nous renseigne, que dans les îles d'Al Komor, la population est un mélange de races et que l'élément dominant est musulman.

La plus ancienne mosquée de l'archipel se situe à Anjouan, sur le site du vieux Sima et daterait du XIIe siècle. L'islam pratiqué à cette date est fort influencé par le Chiisme dont on retrouve notamment l'écho dans la présence de sépultures dans l'axe du mihrab de nombreuses mosquées anciennes (culte du saint fondateur). L'islam sunnite chafiite ne s'impose dans le sud-ouest de l'Océan Indien qu'à partir du XIVe siècle d'après le témoignage d'ibn Battuta de 1331[réf. nécessaire]. Sima devient la première capitale du sultanat Shirazi d'Anjouan. C'est de cette époque que date la mosquée Shirazi, ses ruines sont encore visibles aujourd'hui. Domoni abrite une autre mosquée Chirazi de la fin du XVe siècle. Une inscription présente dans la mosquée du Vendredi de Moroni date sa construction de 1427, tandis qu'à Mbeni, une inscription date la mosquée du Vendredi de 1470.

   

2.1 Installation du Chaféisme

En 1506, une flotte d'arabo-Shirazi commandée par Mohamed ben Haïssa aborde l'archipel et en bouleverse la vie économique et sociale. Dès lors, des manuscrits en caractères arabes, notent l'arabe, le comorien ou le swahili, et permettent de reconstituer les généalogies des clans et des sultanats, au demeurant particulièrement complexes. Par la subjugation et par le jeu d'alliances, ils contribuent ainsi à l'établissement de nouveaux lignages matrimoniaux, surtout à la Grande Comore et à l'île d'Anjouan. L'installation des sultanats shirazi contribue à l'adoption puis à la généralisation de la doctrine chafiite aux Comores comme le témoigne la description de l'archipel par l'amiral turc Piri Reis en 1521.

La mosquée shirazi de Tsingoni, longtemps interprétée comme la plus ancienne, date en réalité de 1538 comme en témoigne l'inscription conservée dans son mihrab. Cependant, le caractère élitiste de l'islam aux Comores et l'existence d'une écrasante majorité d'esclaves dans la population expliquent la faible diffusion de l'islam dans les sociétés comoriennes jusqu'au XIXe siècle. On comprendra pourquoi les mosquées, notamment les mosquées royales shirazi, sont faites pour abriter un petit nombre de fidèles. L'abolition de l'esclavage et le succès des confréries à partir de la fin du XIXe siècle expliquent la large conversion des comoriens à l'islam à cette date.

Durant cette époque, le pouvoir est aux mains des nombreux sultans locaux dit batailleurs. Finalement Anjouan, qu'on dit la plus arabe des îles, finit par prendre contrôle, peu ou prou, de Mohéli.   

2.1 Structure sociale

Les systèmes issus de cette union superposent des coutumes africaines et arabo-musulmanes mais ne sont pas à même de fournir au détenteur du pouvoir les moyens de contrôler de grandes surfaces. Ainsi à la Grande Comore, cohabitent plusieurs sultanats dirigés par différents chefs (sultans) qui décident d'accorder une importance honorifique à l'un d'entre eux, le sultan Tibé. À Anjouan, trois lignages royaux implantés dans les trois principales villes (Mutsamudu, Ouani et Domoni) se partagent le pouvoir.

Un tel système doit tenir compte des avis d'un Grand Conseil (Mandjelissa) qui réunit les principaux grands notables. Le sultan est aussi secondé par des vizirs qui sont des relais du pouvoir dans certaines régions. On trouve aussi sur le plan local d'autres agents administratifs : naïbs (assimilables à des chefs de canton), chefs de la police, collecteurs d'impôts, chefs de village (nommés par le sultan) et chefs religieux. C'est de cette époque que datent les documents écrits et les manuscrits en langue arabe, en swahili ou en comorien, le tout présenté en alphabet arabe.

3 Les invasions Malgaches

À partir du XVIe siècle, les Malgaches Sakalavas effectuent des raids dans les îles et raflent des esclaves. Les Comoriens, à cette époque, sont eux-mêmes déjà esclavagistes, trafiquant pour le monde arabe et européen. Les Malgaches finissent par s'installer dans les îles et plus fermement à Mayotte. On parle encore malgache à Mayotte pour cette raison.

Durant cette période, au cours de l'exploration systématique de toute cette région, les Portugais abordent les îles de la Lune (K'm'r en arabe signifie lune) en 1505. En 1529, les Français, par l'intermédiaire d'un frère de Parmentier, visitent ces îles ainsi que la côte nord de Madagascar. L'archipel constitue pendant plusieurs siècles, pour les européens et les pirates (voir Combat d'Anjouan), une escale sur la côte est de l'Afrique. Les relations entre ces Européens et les souverains locaux reposent pour l'essentiel, sur le rapport des forces. Une tradition rapporte ainsi qu'un chef de la Grande Comore a dû se soustraire, par la fuite, à la tyrannie des Portugais en se réfugiant avec une partie des siens à Mayotte. Anjouan est soumise, elle, à un seul pouvoir durant ce siècle.

Au XVIIe siècle, l'archipel devient un point de relâche pour les navires européens, hollandais, anglais ou français, en route pour le Golfe Persique, les Indes ou l'Extrême-Orient. Anjouan devient également populaire pour les pirates et corsaires qui pillent les navires occidentaux qui doivent passer le Cap de Bonne-Espérance. Le Combat d'Anjouan fait référence à ces événements.

À partir d'une date inconnue, Mohéli se trouve soumise au sultanat d'Anjouan jusqu'en 1830. En 1830, des migrants de Madagascar conduits par Ramanetaka, qui plus tard prend le nom de Abderemane, envahissent l'île et établissent le sultanat de Mohéli.

Ces raids, restés dans les récits populaires, sont courants jusqu'au XVIIIe siècle. Des sources estiment le nombre des envahisseurs à plusieurs dizaines de milliers d'hommes. Ces raids sont facilités par l'absence de pouvoir central fort sur ces îles (sauf pour Anjouan). Domoni sur Anjouan est détruite en 1780.

4 La mainmise coloniale

Le sultan d'Anjouan Abdallah Ier se rend, en 1816, sur l'île Bourbon pour solliciter la protection de Louis XVIII. Les divisions internes et la menace malgache permettent aux puissances coloniales (France, Portugal, Angleterre, l'Allemagne qui rivalisent pour imposer leur hégémonie dans cette zone stratégique contrôlant le commerce vers l'Orient) d'intervenir dans les affaires politiques des souverains locaux. Le 25 avril 1841, suite à la signature d'un traité, Mayotte devient protectorat français et le sultan Adrian Tsouli, qui avait conquis l'île 9 ans plut tôt, reçoit, alors qu'il était en train de perdre le pouvoir réel, en compensation une somme d'argent[3] et les paiements des frais de scolarité de ses enfants à la Réunion. La France, trouve avec cet accord, qui constitue une véritable vente forcée pourtant présentée comme un accord commercial, un port stratégiquement important. Le roi Louis-Philippe entérine cette acquisition en 1843. L'esclavage y est aboli dès 1846.

En 1866, la France établit un protectorat sur Anjouan, et utilise même la marine pour s'imposer face au sultan Saidi Abdallah bin Salim réticent. Le 24 juin 1886, le Sultan de Grande Comore qui a réussi à unifier l'île, grâce aux Français, accepte, sous la pression, de passer sous protectorat français. Il est ensuite exilé pour ne plus revenir. Mohéli est également placée sous protectorat cette même année. Même si les îles gardent une certaine indépendance du fait de la rivalité des grandes puissances[4], elles sont bien soumises et les sultans locaux n'ont pas les moyens de s'y opposer. À partir de 1892, le pouvoir sur les îles des Comores est exercé par les Résidents subordonnés aux gouverneurs de Mayotte, qui peu à peu ont pris le pouvoir. Les exploitations coloniales constituent près de la moitié de la Grande Comore, 40% d'Anjouan, 20% de Mohéli. Les îles deviennent alors colonie de «Mayotte et dépendances». Alors que la main-d'ouvre devient de plus en plus chère à la Réunion, les Comores, oubliées par l'administration centrale, offrent aux colons et aux sociétés coloniales (comme la Bambao) des perspectives et une main-d'ouvre peu chère dans les plantations de plantes à parfums et de vanille. Durant cette période, les colons dépossèdent entièrement les paysans comoriens de leurs terres, et emploient ceux-ci dans les plantations coloniales à titre d'«engagés». La langue officielle devenu le français, l'enseignement passe de l'arabe au français. L'usage du swahili se poursuit cependant dans le milieu du commerce.

En 1904 le rattachement juridique officiel se fait entre les îles. Il est suivi, le 9 avril 1908, d'un second décret rattachant officieusement Mayotte et ses dépendances à Madagascar.

 

4.1 Le rattachement à Madagascar

Après plusieurs exactions et abus, mais désirant néanmoins poursuivre la colonisation, la France se résout à faire surveiller les résidents par les Administrateurs de Mayotte. Pour ce faire la colonie de «Mayotte et dépendances» est rattachée par la loi du 25 juillet 1912 à la colonie de Madagascar. Peu à peu, les terres sont rétrocédées aux Comoriens. Une révolte importante a lieu en 1915 en Grande Comore. La France envoie des gardes malgaches, puis un détachement de tirailleurs sénégalais, et dans le même temps demande à son administration de s'appuyer sur les notables locaux pour ramener la paix. Peu à peu, le mouvement s'effrite, et l'administration exile certains meneurs. En 1940 à Anjouan, éclate une grève lorsque l'administration fait savoir qu'elle va réquisitionner la main d'ouvre pour les exploitations coloniales. Des violences éclatent lorsque la grève échoue, les notables finissent par appeler au calme. Du 6 juin 1940 à 1942, l'administration coloniale est exercée par le régime de Vichy. Après 1942 celui-ci échoit, comme celui de Madagascar, au Royaume Uni jusqu'au 13 octobre 1946.   

4.2 De 1946 à l'indépendance

Les Comores obtiennent en 1946 une autonomie administrative vis-à-vis de Madagascar et Dzaoudzi est choisie comme capitale du nouveau territoire. À partir de 1946, les Comores sont représentés directement au Parlement français pour la première fois en tant que tel et acquièrent une certaine autonomie administrative grâce notamment à l'action du député Said Mohamed Cheikh. Les Comores obtiennent également un Conseiller de la République (Jacques Grimaldi), et un Conseiller à l'Union française (Georges Boussenot, député de Madagascar en 1945-1946). Un Conseil général, assemblée locale, est mis en place dans l'archipel pour représenter la population et discuter des problèmes locaux, mais le véritable pouvoir est toujours détenu par l'administrateur supérieure de la République Française. Le 15 juin 1953, plusieurs politiques comoriens osent sans y croire faire une déclaration commune demandant l'indépendance. En 1958, l'Assemblée territoriale des Comores choisit le statut de Territoires d'outre-mer, et en application de la loi-cadre, on crée le Conseil de gouvernement, organe exécutif toujours présidé par l'administrateur supérieur, entouré par des ministres désignés par le Conseil régional. Le poste de vice-président du Conseil de gouvernement, confié à Mohamed Ahmed est symbolique. Certains politiciens reprochent à la France de ne pas traiter les Comores comme les autres TOM.

En 1961, les îles obtiennent une autonomie interne très importante. Saïd Mohammed Cheikh devient Président du Conseil de Gouvernement, premier personnage du Territoire, avant le haut-commissaire de la République. C'est un autochtone, premier élu sur une liste présentée à l'assemblée. L'éducation est très largement négligée depuis le début de la colonisation, on ouvre cependant le premier lycée en 1963 à Moroni ; un second suit à Mutsamudu en 1970. Saïd Mohammed Cheikh s'efforce de faire élargir les compétences territoriales, surtout à partir de 1968. Cette période d'autonomie est marquée par un certain développement économique et social. Le réseau routier commence à être bitumé et les politiciens les plus autonomistes, après les événements de 1968 réclament l'indépendance ce qui aboutit aux "Accords de juin 1973". En 1966, Saïd Mohamed Cheick fait transférer la capitale des Comores de Dzaoudzi à Moroni, ce qui provoque la méfiance des élus de Mayotte envers les indépendantistes.

5 La déclaration d'indépendance

Après les indépendances prises par les pays africains des années 1960, un certain nombre d'intellectuels, Grands Comoriens, pour la plupart, largement influencés par les idées zanzibarites, commencent à réclamer l'indépendance. D'un commun accord, dans un objectif d'indépendance concerté, la France propose un référendum en 1973. En décembre 1974, Mayotte ne s'exprime pas comme les trois autres îles (65 % pour le maintien, 35 % contre le maintien). Plusieurs explications sont données pour expliquer ce choix :

* La craintes des Mahorais de se sentir marginalisés dans un système politique dominé par la Grande Comore,
* La crainte de voir le droit matriarcal diminué, épisode des mamies chatouilleuses
* Une partie de la population est d'origine malgache, utilisant le malgache comme langue première, et est relativement moins islamisée (pratique animiste sakalave).
* Un certain nombre d'élus locaux d'origine comorienne (Anjouan, Mayotte) et les descendants des familles créoles, peu nombreux, mais marqués par une éducation républicaine, militent en faveur du statu quo.

La France quant à elle, estime stratégiquement important de garder pied sur une de ces îles pour contrôler le canal du Mozambique. Une unité de la légion étrangère continue à y être stationnée.

Devant la volonté de la France de traiter Mayotte d'une façon particulière, l'indépendance est déclarée unilatéralement par la République Fédérale Islamique des Comores, le 6 juillet 1975, par la voix de l'Anjouanais Ahmed Abdallah. En 1976 un autre référendum confirme le vote de Mayotte. Les périodes historiques suivantes qui divergent d'une façon importante, sont relatées dans les article concernant l'histoire de l'état comorien et l'histoire de Mayotte

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Les premières traces de peuplement du VIIIe siècle

Les premières traces de peuplement datent du VIIIe siècle. Depuis lors, de très nombreuses ethnies se sont croisées et mélangées parmi lesquelles des populations d'origines bantoue, bushimen, indonésienne, arabe, portugaise, française, indienne. L'islam y apparaît au XIIIe siècle avec l'arrivée d'une population persane de Chiraz. Ces îles formaient avec Zanzibar, Pemba, Lamou... et les villes de la côte kenyane et tanzanienne une unité de culture swahilie prospère et de renommée, vivant du commerce d'esclaves, de l'ivoire et d'autres marchandises africaines destinées aux marchés orientaux. Durant cette époque, le pouvoir est aux mains des nombreux sultans batailleurs locaux.

En explorant toute cette région, les Portugais trouvèrent et abordèrent les îles de la Lune (qamar en arabe signifie lune) en 1505.
Entre 1841 et 1912, les Français soumirent les îles par de rocambolesques histoires mêlant, comme à Madagascar, faits de guerre, trahisons et histoires d'amour. Ils réussirent à établir des protectorats puis une colonie dirigée par le gouverneur général de Madagascar. Alors que la main-d'œuvre devenait de plus en plus chère à La Réunion, les Comores, oubliées par l'administration centrale, offraient aux colons et aux sociétés coloniales (comme la Bambao) des perspectives et une main-d'œuvre peu chère dans les plantations de plantes à parfums et de vanille.

En 1946, les îles ne sont plus rattachées administrativement à Madagascar et forment pour la première fois de leur histoire une entité administrative unie et reconnue (TOM).

En 1974, la France organise un référendum d'autodétermination dans l'archipel : trois des quatre îles optent pour l'indépendance (Grande Comore, Mohéli et Anjouan) et formèrent un état souverain comorien. Mayotte devient une collectivité départementale[4]. En 2008, le Conseil général de l'ile adopte à l'unanimité une résolution demandant au gouvernement français d'organiser le référendum local nécessaire pour la départementalisation[4]. Il est organisé le 29 mars 2009 et 95,2 % des votants acceptent le changement de statut, faisant de Mayotte le 5e département d'outre-mer (DOM) et le 101e département français[5].

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La résistance à la conquête et à la domination coloniale en Grande Comore

L'insurrection du nord de Ngazidja en juillet 1915

Le nord de Ngazidja est aussi connu pour ses spectaculaires contestations. Bien avant les événements de 1915, la ville de Ntsaoueni est le théâtre d'affrontements entre les autorités et les habitants, suite aux retards et aux refus de paiement d'impôts. Cet état de faits est imputable, selon le Résident, aux problèmes économiques, ( un problème qu'il ne pouvait pas ignorer) : les habitants étant jugés trop pauvres pour s'acquitter de l'impôt. Mais cette raison ne satisfait pas les autorités qui reprochent aux habitants de mettre autant de mauvaise volonté dans leur devoir de contribuables. Sur ce point, le Gouverneur de Mayotte et le Résident de la Grande Comore s'accordent pour conclure que la situation fiscale dans l'Île est critique. Et le Gouverneur de Mayotte n'hésite pas d'écrire au ministre des Colonies en janvier 1907 : « ...Le recouvrement de l'impôt personnel à la Grande Comore continue à présenter les plus grandes difficultés, ...tant à cause de la pauvreté des indigènes, d'une part, que leur mauvaise volonté d'autre part... »

A la suite de ces retards, le 13 décembre 1905, le Résident fait enfermer quarante femmes, huit hommes, tous originaires de Ntsaoueni en plus d'une trentaine de femmes de Djomani. Selon la même source65(*), des habitants de la ville de Mitsamihouli connaissent le même sort : une partie est condamnée dans le village de Ouela et une autre dans la ville Bangoinkouni. On remarque que c'est tout le nord de Ngazidja ( les région de Mboudé et de Mitsamihouli) qui est touché par le refus de s'acquitter de l'impôt. Malgré les menaces d'emprisonnement auxquelles ils s'exposent, les indigènes n'obtempèrent pas, et continuent à opposer l'inertie aux observations de l'administration. Les correspondances et les rapports coloniaux mentionnent fréquemment cette mauvaise volonté généralisée. Ce climat de tension et de désobéissance annonce déjà la couleur de l'insurrection de 1915 en gestation, dans la même région.

Ce soulèvement populaire de juillet 1915, est un fait qui marque l'histoire comorienne. Il montre à quel point les exigences coloniales excèdent les paysans, et traduit la résolution des Comoriens à manifester leur colère, longuement contenue et maquillée par le silence et un faux-semblant de résignation. Ce mouvement est à placer incontestablement dans le cadre des résistances qui, menées par les paysans comoriens, découlent directement des efforts déployés par le régime colonial pour renforcer sa mainmise et imposer un nouveau système en vue d'exploiter les ressources humaines et naturelles. C'est une des formes de résistance qui mobilise un nombre important de Comoriens, prés de 1200 hommes selon Jean Martin66(*). Pour l'administration, c'est une surprise de taille, trois ans après l'annexion définitive de Ngazidja. L'insurrection éclate à un moment où la paix la plus profonde semble régner à la Grande Comore qui accueille la nouvelle de la guerre avec indifférence. Les habitants se disent que la guerre est loin et que de toute façon, c'est l'affaire des blancs. Mais cette quiétude n'empêche pas les indigènes de participer au conflit. Selon MARTIN J, « quelques centaines de Comoriens »67(*) participent à la Guerre aux côté d'un régiment de tirailleurs malgaches à Diégo - Suarez. Le contexte de conflit est une occasion propice aux troubles. Pour la première fois les Comoriens, comme les autres Africains colonisés, voient le colonisateur se battre, et recourir à leur aide. La participation africaine est à la fois « ...militaire et financière ainsi qu'en fourniture de matières premières et des produits alimentaires...»68(*)

Confiscation foncière, réorganisation administrative, mauvaises conditions de vie et de travail, impôts..., tout concourt à expliquer le soulèvement de juillet et août 1915 dans le nord de la Grande Comore. La tournée de l'administrateur Teyssandier pour la collecte de l'impôt, est la goûte d'eau qui fait déborder le vase. L'opération jugée de routine se transforme en cauchemar, une sorte d' « opération juillet noire ». Avec son équipe composé du garde principal, du chef des services politiques et quelques employés et miliciens indigènes, l'administrateur est accueilli par des cris de haine dans le village de Djomani. Une localité qui devient le noyau du soulèvement et dont l'effervescence est signalée bien avant cette tournée. Les manifestants n'hésitent pas à s'en prendre à une patrouille de miliciens indigènes qu'ils lapident et dont ils confisquent les armes, fusils et baïonnettes.69(*) Le village de Djomani est assiégé et les chemins y menant sont sous contrôle rebelle. Les barrages érigés coupent toutes les communications avec Mitsamihouli, ville où l'administrateur Teyssandier est bloqué dans son bureau. Il ne doit son salut qu'à un renfort de tirailleurs sénégalais venu de Madagascar, à la tête desquels se trouvent l'inspecteur de province Guesdes, et l'administrateur Marcel Alglave. Les coups de feu des tirailleurs dispersent les assaillants et l'administrateur peut partir. La levée de l'impôt est momentanément suspendue, en attendant le rétablissement de la situation.

L'enquête réalisée suite à cet événement permet d'établir une liste des meneurs les plus compromis. Ces derniers rendent difficile leurs arrestation en se cachant dans la forêt ou dans des endroits sûrs. Les gardes indigènes et les tirailleurs Sénégalais chargés de les arrêter, ne reçoivent pas l'aide escomptée des notables. Néanmoins quatorze meneurs sont arrêtés, dont trois sorciers ( walimu), taxés de charlatans par l'administration, qui voit grandir leur popularité, et c'est un « maillon fort de la chaîne sociale. »70(*) Les arrestations sont systématiquement suivies de sanctions exemplaires, allant des emprisonnements aux déportations. Plus d'une trentaine de meneurs, activement recherchés par l'administration constituent une menace sérieuse. Les fonctionnaires craignent un rebondissement de désordres et emploient tous les moyens pour les arrêter, en vain. La vigilance des administrateurs est recommandée pour éviter une pareille humiliation. Vers le 15 août, le calme revient, le village de Djomani est évacué et les dissidents restituent les armes qu'ils ont confisquées aux gardes indigènes le 24 juillet. Le calme précaire ne signifie pas la fin des mouvements de contestation. Car les Comoriens sont déterminés à aller plus loin dans cette affaire, malgré les sanctions, et le Gouverneur de Mayotte reconnaît que : « ...Ni menace, ni punition ne parviennent à secouer l'apathie des Comoriens, et qu'il est évident qu'il y' a mauvaise intention arrêtée de leur part de ne pas payer 15 francs d'impôt... »71(*) Ainsi, une semaine plus tard les troubles reprennent dans le canton de Oichili Dimani.

C. Le mouvement insurrectionnel dans la province de Dimani en août 1915.

Le soulèvement de Djomani avait reçu la participation d'hommes venus de la région de Mboudé, mais aussi de la côte est de l'île de Ngazidja. Celui-ci semble s'effriter plus tôt que prévu, et c'est dans le canton de Oichili - Dimani qu'il se répercute. Ces nouveaux troubles sont attribués à des réfractaires à l'administration, de retour des émeutes de Djomani. Cette fois, un cap important est franchi, car en général les soulèvements ont pour origine l'accroissement ou la perception rigoureuse de l'impôt. Rarement, depuis la colonisation effective de l'Île, les paysans ont cherché ou su consolider leurs efforts contre le système établi. Les émeutiers de Dimani, en réalité, se servent de la fiscalité pour chasser un chef de canton indésirable, étranger et de surcroît, Malgache. Le mouvement rassemble les personnes les plus compromises par celui de Djomani, venus d'un peu partout de la Grande Comore.72(*) Contrairement à d'autres agitations sporadiques, cette rébellion s'appuie sur une mobilisation populaire importante et entraîne d'autres villages,73(*) quoi que le nombre des manifestants soit inférieur à celui de juillet.

Dans cette province, Ratolojanahary le chef de canton d'origine malgache, souffre d'un manque d'autorité. Une foule de soixante manifestants réunis à M'tsangadjou, menace le fonctionnaire, le maltraite avec ses porteurs. Il s'en échappe grâce à l'intervention du frère de l'ancien chef de canton (nom et origine non indiqués). La nouvelle de la récente révolte court comme une traîné de poudre. «... En se livrant au désordre, les habitants de la province de Mboudé ont obtenu le résultat qu'ils voulaient, c'est à dire n'avoir pas à payer l'impôt, et que par suite il suffit de manifester violemment pour avoir satisfaction et ne pas acquitter l'impôt... »74(*) Après ces menaces, les réfractaires, estimés à 20075(*), s'installent dans le village de Sidjou, armés de bâtons et de couteaux. Le nombre diverge selon les sources, 250 selon la Direction des Affaires Civiles de Tananarive.76(*) Ils semblent s'attendre à la visite des autorités.

C'est Tyssandier qui est chargé d'enquêter sur ces évènements, il est accueilli à coups de pierres par les insurgés. Les manifestants incendient la brousse pour lui barrer le passage. Sous l'ampleur de la menace, il se résout à négocier son passage et invite les agresseurs à se calmer. Mais ceux ci n'obtempèrent pas et lapident Tyssandier et son escorte, blessant des miliciens. Après avoir épuisé les moyens de conciliation, il ordonne à ses gardes d'ouvrir le feu, pour disperser la foule. On dénombre six miliciens blessés et, du coté des manifestants, quatre blessés,( cinq selon l'autre source) et deux morts. Il s'agit de Massimou et Mtsala qui, par leur fin tragique, inscrivent leurs noms dans la légende comorienne. Hamadi Patiara succombera à ses blessures un peu plus tard et alourdit la liste des victimes de cet événement. Ils sont tous morts pour vivre aussi longtemps que l'Histoire s'en souviendra. Selon cette légende, ils auraient dépassé les limites territoriales que les sorciers ont établi, au delà desquelles, il ne fallait pas poursuivre l'ennemi (les blancs). La détermination des manifestants à faire la guerre contre les blancs, suscite de vives réactions chez las habitants de Mbadjini, province voisine. Des vieillards mbadjiniens auraient déclaré : «  ...Ces individus étaient trop jeunes pour se rappeler du débarquement des troupes français et des bombardements de 1886, 1987 et 1891. Sinon ils ne parleraient pas aussi légèrement de guerre... » 77(*)

Ces émeutes et leurs conséquences de blessés et morts, mettent à jour l'hypocrisie de l'administration. Celle-ci prétend avoir donné des instructions, selon lesquelles, il faut user de la conciliation et éviter tout recours à la violence. Pourtant elle était déjà mise au parfum de l'effervescence populaire, par le soulèvement de juillet. Du coup les escortes sont renforcées, car on s'attend au pire. Autre fait qui marque la volonté de museler ces événements c'est le silence des journaux. Certainement pour ne pas faire de vagues qui risquent de susciter la colère des anticolonialistes. Il s'agit d'une stratégie dissimulatrice car, en cette période de guerre, ils faut montrer que l'emprise sur les colonies est solide et que les colonies se rangent derrière la « Mère Patrie ». L'administration se voile donc la face, sachant que ce qu'elle veut montrer est bien loin de la réalité.

Ainsi sont mis en veilleuse les évènements de 1915 et les rares sources qui y font allusion sont celles des tenants coloniaux. Les Comoriens qui pourraient en parler sont déportés. La plupart des déportés, sinon presque la totalité, meurent en exil, dans des circonstances non élucidées. Un des rares témoignages des insurgés comoriens, est la célèbre « chanson » d'Ivessi Mgomri, originaire du village de Chomoni (Oichili), connu sous le pseudonyme de Bungala, à travers laquelle il raconte ses mésaventures.78(*) Ce silence mystérieux laisse croire qu'il y en a eu d'autres événements de résistance desquels le régime colonial n'a souhaité parler. C'est aux historiens de déterrer ces pages de l'histoire, délibérément passées sous silence, pour la mémoire du peuple comorien.

Mais derrière ce langage et cette volonté stratégiques, se cachent l'humiliation, la colère et une détermination manifeste de punir les coupables, pour asseoir le pouvoir déjà largement contesté, manifestement. Durant le mois de septembre 1915, une véritable chasse à l'homme s'organise en Grande Comore. Notables, chefs locaux et des villageois sont impliqués dans ces arrestations, dénonçant et délivrant peu à peu les réfractaires recherchés. Certains insurgés se sont volontairement rendus à l'administration. Ainsi, près d'une centaine de révoltés sont arrêtés, jugés et condamnés à passer des années de leur vie en internement à Madagascar et à Mayotte. Ceux qui ne sont pas déportés purgent leurs peines en prison dans l'Île.

La liste des rebelles les plus influents, est composée d'anciens chefs de villages, de notables, de sorciers, d'anciens tirailleurs, des maître d'écoles coraniques...Elle nous témoigne de l'implication des dignitaires de la société comorienne et laisse percer la diversité des intérêts visés pour les organisateurs et les participants. Certains y prennent part, en espérant profiter de la situation pour occuper une place de choix dans l'administration. C'est le cas d'Abdallah, fils du sultan Moussafoumou qui a failli être nommé chef de canton dans le nord après les émeutes de Djomani. Mais, selon MARTIN J,79(*) il est considéré comme un sujet de satisfaction pour les réfractaire et la place est attribuée à Mzé Higné Bantsi, un notable de Ouella qui a joué un rôle de conciliateur durant les émeutes. D'autres veulent chasser les blancs pour restaurer le système précolonial. C'est le cas du prince Said Housseine,80(*) rebelle et figure charismatique du sud de la Grande Comore. Ce dernier est soupçonné d'avoir excité les paysans de Mboudé à la désobéissance, tout en « nourrissant de grandes ambitions, il rêvait de restaurer un pouvoir monarchique dont il aurait pris la tête. Il poussa ainsi les paysans à ne pas payer l'impôt... »81(*) Il y' a ceux qui n'ont rien à y gagner que la fierté et peut être la célébrité. C'est probablement l'exemple de Massimou et Mtsala, seules victimes des affrontements. Parmi ces agitateurs, se trouvent les principaux perdants, les déportés et les autres prisonniers qu'on appelle « les mauvais sujets ».82(*) Il y a surtout ceux qui parviennent à échapper aux arrestations. Car elles ne frappe que des figurants et des acteurs de second plan qui n'ont pris qu'une part très modeste aux manifestations, selon MARTIN J. Ce dernier dresse une liste de personnages de premier plan de ces troubles, et qui n'ont pas été condamnés : Kari Mondoha notable de Kourani, Abderrahman Moilimou fidèle conseiller du sultan Said Ali, Said Hussein fils de Said Ali...

Revenu de cette excursion du coeur de l'impôt et son corollaire en Grande Comore, il en ressort que les Comoriens se sont efforcés de combattre les mesures et les institutions du nouveau système, après avoir échoué dans le combat contre l'instauration du régime colonial. Les évènements de juillet et août 1915 ont pour objectif le refus de payer l'impôt.

La fiscalité est une contribution de la population à la mise en valeur de leur territoire par la biais du budget local. Pourtant, les Comoriens constatent que rien n'est fait en échange. Les contribuables, sous toutes les latitudes, souhaitent que le paiement de l'impôt, se traduise par des améliorations dans leurs conditions de vie. Les propositions les plus avancée sont le remaniement de l'assiette fiscale, et le règlement de la question agraire en résolvant les litiges avec la Société de la Grande Comore. Deux questions épineuses qui se trouvent aux coeur toutes les hostilités. Partielle, locale, éphémère ou quel que soit le dénominateur attribué à la résistance grande comorienne, l'insoumission, l'inertie et les insurrections paysannes constituent un volet important des pages de l'anticolonialisme aux Comores.

ANNEXES.

La_resistance__la_conqute_et__la_domination_coloniale_en_Grande_Comore_1880_19405

La_resistance__la_conqute_et__la_domination_coloniale_en_Grande_Comore_1880_19406

Le sultan Said Ali. Source : « le journal » du 18 août 1907, CAOM, MAD, SG C 315 D815.

Le prince Said Houssein. Source : MAURICE M, Un Mzungo aux Comores journal 1945-1948, de mémoire d'homme, Paris, 1995.

La_resistance__la_conqute_et__la_domination_coloniale_en_Grande_Comore_1880_19407

Léon Humblot ( au milieu). Source : GUEBOURG J L, la Grande Comore, des sultans aux mercenaires, l'Harmattan, Paris, 1994.

TRAITE COMMERCIAL ENTRE SAID ALI ET LEON HUMBLOT.

A bord du Boursaint, rade de Moroni, Grande Comore, le 5 novembre 1885.

Entre les soussignés : son altesse Said Ali ben Said Omar, sultan de la Grande Comore et tous ses ministres, Mohamed ben Ahmet, Said Abane ben Cheikh Ahmet, Osman ben Ralid, Haissa ben Said, Souali ben Mohamed Fahaia, Mzé ben Kalfane, Ahada ben Moinidjou, Mohamed ben Isa, Bambaouma ben Mougne Mambo, Tamouben Ali, Abdallah ben Ahmet, Issouf ben Moinidjou, Moinjefoumou ben Aoussa, Abdrohamani ben Bemba, M'Bouana ben Moinigoussa, Azirbin ben M'Bambaouma, Ali ben Ivesi, d'une part ;

M. Léon Humblot, naturaliste français de l'autre ;

Art. I - Son Altesse s'engage à ne donner son pays, ou à ne le mettre sous aucun protectorat que celui de la France.

Art. II - Son Altesse donne à Léon Humblot le droit d'exploiter dans toute l'étendue de l'île toute richesses naturelles quelconque ( sic) et toutes les terres qu'il voudra mettre en culture ; ces terres sont données en toutes propriété sans impôt, ni location, avec faculté à L. Humblot de pouvoir, s'il le juge à propos, former une ou plusieurs sociétés pour les différentes branches de l'exploitation de l'île.

Art. III - Son Altesse s'engage à ne donner à personne sans l'assentiment du dit Léon Humblot des terres ou le droit d'exploitation.

Art. IV - Son Altesse s'engage à fournir des travailleurs qui seront engagés pour cinq ans à raison de 100 francs par tête et par an.

Art. V - Si dans l'avenir le sieur L. Humblot est arrivé à donner au pays la prospérité du travail et du commerce, Son altesse s'engage à prendre les mesures nécessaires pour arriver, dans un temps donné à abolir l'esclavage dans l'île de la Grande Comore.

Art. VI - Son Altesse garantit et répond des exploitations ou cultures qui pourraient être détruites par le fait de ses sujets.

Art. VII - L. Humblot s'engage à employer au bout de cinq ans d'installation dabs le pays au moins cinq cents hommes ; dans le cas contraire, son Altesse pourra donner les concessions à d'autres personnes.

Art. VIII - Léon Humblot s'engage à donner à son Altesse 10% sur les bénéfices réalisés dans les différentes branches de l'exploitation de l'île.

Art. IX - L. Humblot s »engage à verser à son Altesse, trois mois après la signature du présent traité, la somme de 5 000 piastres qui sera remboursable sur les travailleurs.

Art. X - L. Humblot s'engage à respecter les lois et moeurs du pays.

Art. XI - En cas de désaccord entre les deux parts ou héritiers de l'une ou l'autre part les différends seront tranchés par les tribunaux français.

« Signatures : L. Humblot, Said Ali ben Said Omar, Ch. Legros, Said Omar, Mohamed ben Said Omar, Tu Bae Ali Agi - Haada ben Niounidjou, Soili ben Mohamed Fahaia, Moindjefoumou ben Aoussa, Abdallah ben Amadi, Mohamadi ben Amadi, Said Habane ben Chei, Said Amadi ben Sidi, Mohamed ben Isa, Assouamni ben Alidini Ioussoufou ben Moignedjou, Tamou ben Ali, M'Bae ben Assoumani, Ali ben Ivesi, Boina ben Suognedjou, Houadjiri ben Bambaouma, Abderrahman ben Bemba, Mzé ben Kalfane, Bambaouma ben Mougne Mambo..." «

Signé le 10 novembre 1885

TRAITE DU 6 JANVIER 1886.

Entre son Altesse Said Ali ben Said Omar, sultan thibé de la Grande Comore, assisté par :

MOHAMED ben ACHMET, 1er Ministre, et ABDERRHAMAN, 2ème Ministre ;

Et en présence des princes SAID BAKARI, BOINAFOUMOU, sultan particulier de MISSAHOULI et MOHAMADI SIDI ben SAID OMAR, frère de son Altesse, d'une part

Et le gouvernement de la République française représenté par M. GERVILLE REACHE, commandant de Mayotte, en présence de M. de Bausset, ROQUEFORT DUCHÂINE d'ARBAUD, capitaine de frégate, officier de l'Etat le LABOURDONNAIS et MM. RICHE, médecin de l ère classe de la Marine, chevalier de la Légion d'honneur, de LESTRAC, sous commissaire de la Marine, ROPARS et ROUHET, enseigne de vaisseau ; d'autre part

Source: Memoire Online

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HISTOIRE POLITIQUE DE LA GRANDE COMORE AUX XIX° ET XX° SIECLES

La division de l’île en plusieurs sultanats entraîna des convoitises qui dégénèrent en guerres, affaiblissant progressivement l’autorité et le pouvoir du sultan thibé. A cette instabilité politique endémique se greffèrent, dès la fin du XVIII° siècle et durant la première moitié du XIX° siècle, les razzias malgaches, commanditées par des pirates européens à la solde de planteurs installés dans les Mascareignes (Réunion, île Maurice), achevant de ruiner l’île, menacée d’implosion.

Ces conflits internes et externes conduisirent les sultans à solliciter l’aide des puissances européennes et notamment celle de la France.

Avant le protectorat : sous le règne de Saïd Achmet (1813 – 1873)

La Grande Comore, non inféodée à Anjouan à la différence de Mayotte et de Mohéli, resta indépendante. Elle fut très proche cependant de Zanzibar dont le sultan s’avéra être un allié précieux du Royaume-Uni. Mais le sultan thibé Saïd Achmet sollicita, en 1844, l’aide du sultan d’Anjouan Abdallah et celle de la France pour affirmer son autorité de sultan thibé, sans cesse menacée de l’intérieur.

La France refusant d’intervenir (trop occupée à régler le statut de Mayotte achetée en 1841 et acquise en 1843), Saïd Achmet, livré à ses propres forces,  triompha de ses adversaires en 1852.

Après sa victoire, il réitéra sa demande de protection, pour consolider sa situation.  Mais la France déclina, à nouveau, l’offre du sultan. La fin du règne du sultan Saïd Achmet fut troublée par la révolte de Moussa Foumou, qui accéda au trône du sultanat d’Itsandra en 1861. A partir de 1867 et jusqu’en 1873, les deux sultans rivaux engagèrent une guerre pour la souveraineté de l’île. L’issue devait consacrer la victoire de Moussa Foumou en 1873 qui s’autoproclama sultan thibé de l’île. Déchu, Saïd Achmet, incarcéré dans la prison de son rival, devait mourir, probablement empoisonné, en 1885.

Cependant, avant de trépasser, Saïd Achmet, en sultan avisé, pris deux précautions :

  • D’une part, il créa et dessina certainement, le premier, l’Ordre de l’étoile de la Grande Comore afin de symboliser sa souveraineté sur l’île et de marquer de son règne, l’histoire de la Grande Comore
  • D’autre part, il désigna, le 15 avril 1875, dans une lettre adressée au commandant supérieur de Mayotte, son petit-fils Saïd Ali, comme « légataire universel et héritier du trône de Bambao ». Il réitérait ainsi une volonté qu’il avait déjà exprimée en 1870 avant sa défaite décisive.

Or, cette succession, exprimée au mépris des règles coraniques mais en conformité avec la tradition matrilinéaire africaine, provoqua des troubles graves et devait décider du destin de la Grande Comore.

Saïd Ali avant le Protectorat (1875 – 1886)

Saïd Ali, naquit en 1855 à Moroni, capitale de la Grande Comore et du sultanat de Bambao. Son père, Saïd Omar, allié de la France, ex-ministre de Salim (sultan d’Anjouan) s’exila à Mayotte, possession française depuis 1841 dont il avait favorisé l’acquisition.

Le « dauphin » Saïd Ali grandit donc, en exil à Mayotte où il reçut une « éducation française » qui en fit un prince parfaitement francophone.

En 1870, à quinze ans, rappelé par son grand-père, il rejoignit son île natale, pour lui succéder. Il assista, impuissant, à la défaite de son aïeul en 1873 et à son incarcération fatale organisée par son rival Moussa Foumou.

En 1875, à vingt ans, il dû s’exiler à Madagascar où il apprit le décès de Saïd Achmet. Les dernières volontés du Sultan faisant de lui le maître légitime de l’île ainsi que l’offre du sultan d’Anjouan, Abdallah, de mettre des troupes à sa disposition, le déterminèrent à combattre Moussa Foumou, son rival. Mais la France, depuis Mayotte, devait discrètement l’en dissuader. Il se rendit alors à Zanzibar où le sultan Saïd Bargache lui conseilla de patienter et de voyager.

Il voyagea, se rendit plusieurs fois à la Mecque et regagna Zanzibar où Saïd Bargache le retint habillement à la cour, une année.

Or, Saïd Bargache, vassal des Britanniques et allié secret de Moussa Foumou, conservait des visées personnelles sur les Comores. De plus, il s’inquiétait de la présence française à Mayotte. La prétention au trône de la Grande Comore d’un sultan francophone et francophile ne le rassurait point. Il fomenta donc un plan de paix en encourageant un mariage arrangé entre le prince Saïd Ali et une fille de son allié secret, Moussa Foumou.

S’assurant du soutien des sultans d’Anjouan et de Mohéli, Saïd Ali regagna l’île où son futur beau-père lui offrit le sultanat de Bambao. Mais ce n’était qu’un piège et Saïd Ali s’enfuit  pour revenir avec les troupes promises par les sultans alliés pour reconquérir le pouvoir.

 

Or, en 1883, Moussa Foumou se révolta. Mais grâce à l’aide discrète de la France, Saïd Ali comprima la révolte et repoussa une flotte anglo-zanzibariste, venue au secours de l’usurpateur.

La lutte entre Saïd Ali et Moussa Foumou avait durée 4 ans, de 1879 à 1883.

Au terme  de cette lutte « fratricide », la France devait rétablir, en 1883, Saïd Ali sur son trône avec le titre de sultan thibé.

Evidemment, au cours de cette guerre, la France et le Royaume-Uni avaient discrètement conduit « une guerre froide », par sultanats interposés. En effet, les Comores et les îles de l’Océan indien furent un enjeu particulier de la rivalité franco-britannique qui s’étendait alors sur tous les continents. Dans ce contexte de « guerre froide » l’interdiction de la traite relevait en fait de cet enjeu, en visant à ruiner l’économie des colonies rivales. Une stratégie employée tour à tour par la France et l’Angleterre.

Dans une lettre du 15 janvier 1883, adressée au commandant supérieur de Mayotte, Saïd Ali remercia la France pour la protection qu’enfin, elle lui avait  accordée.

Avec la protection, l’idée de Protectorat s’imposa. En effet, aux cours de ces événements, le sultan thibé Saïd Ali comprenant qu’il était menacé par les Britanniques et les Allemands, depuis Zanzibar, résolut de solliciter le Protectorat de la France « mon pays peut-être pris de force à un moment donné, dans ce cas, je préfère le donner à la France…

Le protectorat : Saïd Ali et Léon Humblot (1884 – 1893)

Dès l’arrivée de Léon Humblot, les Allemands tentèrent, en vain, de négocier le Protectorat. Le naturaliste, en qui le Sultan plaçait toute sa confiance, partit donc pour Paris solliciter le Protectorat. Or, le gouvernement déclina l’offre mais confia à son médiateur un traité que Saïd Ali signa.

Le Traité du 5 novembre 1885 stipulait que la Grande Comore ne pouvait accepter le Protectorat d’un autre Etat, sans le consentement de la France et proposait la concession à Monsieur Humblot de « toutes les terres qu’il voudra mettre en culture », en échange de la protection de la France. En fait, le traité du 5 novembre 1885 préparait habilement le protectorat en offrant au sultan la protection qu’il réclamait et en confiant à Humblot les rênes de l’exploitation de l’île.

Sans hésiter, Saïd Ali, par une lettre en date du 10 novembre 1885, avisait la Président de la République qu’il donnait tous les pouvoirs à Monsieur Humblot pour traiter avec le gouvernement de l’établissement de Français à la Grande Comore.

Si ce Traité permit au modeste naturaliste de se métamorphoser en diplomate avisé, d’improviser le rôle de Résident avant l’heure et de posséder la moitié de l’île, il souleva l’opposition des ministres du sultan et de son rival, le Prince Achimou, encouragé par les Allemands. Monsieur Humblot sollicita donc l’aide de la France qui réprima la révolte depuis Mayotte et rétablit la souveraineté du sultan.

Un Traité fut aussitôt signé, le 6 janvier 1886, entre Saïd Ali et le gouverneur de Mayotte, Monsieur GERVILLE - REACHE.

Par le Traité du 6 janvier 1886, Saïd Ali s’engageait à accorder une situation prépondérante et exclusive à la France dans les affaires de l’île et à ne traiter avec aucune autre puissance sans l’assentiment du gouvernement français. Par ailleurs, son Altesse, dans un souci d’assurer la paix intérieure, offrit de laisser subsister les cinq sultanats existants. En outre, elle remettait à la France le soin de régler sa succession, en cas de mort violente. Enfin, Saïd Ali confirmait les concessions ou autorisations d’exploiter données aux Français à la Grande Comore.

Ce Traité du 6 janvier 1886, qui conférait à la France une autorité dans les affaires intérieures et extérieures de l’île, instituait un projet de Protectorat.

Il fut ratifié par Décret du 24 juin 1886, promulgué à Mayotte le 30 août 1886 et communiqué aux cabinets anglais et allemands, en vertu de l’article 34 de l’acte International de Berlin, le 2 août 1886 afin de dissuader les convoitises de ces nations.

Le Décret du 2 août 1886 nommait, par ailleurs, le Docteur WEBER, premier Résident de l’île. Arrivé en novembre 1886, il occupa la fonction jusqu’en 1888. Très vite, il se heurta à l’hostilité de Monsieur Humblot.

Mais la révolte du Prince Hachimou qui tenta à plusieurs reprises, en vain, de détrôner le Sultan, devait offrir à Humblot le contrôle total de l’île. En effet, en novembre 1889, le poste de Résident fut confié à Humblot qui cumulait cette fonction, sans traitement, avec celle de directeur de la compagnie des Comores !

Cependant, l’impopularité de Humblot auprès des notables comoriens et de la population rejaillissait sur Saïd Ali, à qui il était reproché d’avoir livré le pays à un étranger et d’avoir asservi l’île à la France.

En 1890, Saïd Ali, détrôné au terme d’une insurrection populaire, dut se réfugier à Mohéli, puis à Mayotte. Son exil devait durer un an.

A son retour, en novembre 1991, Saïd Ali sanctionnait les réformes engagées par Humblot durant son absence par le Traité du 5 janvier 1892 qui rendait le Protectorat plus effectif. Et le 6 janvier 1892, Saïd Ali était rétabli dans son trône.

Le Traité du 5 janvier 1892 (qui ne fut jamais ratifié) supprimait les fonctions des ministres ainsi que les cinq sultanats, rétablissant les douze provinces, gérées par les chefs de villages et les douze Cadis, nommés et révocables par le Sultan, sur les conseils du Résident.

Or, ce traité, modifiant l’administration du territoire et le pouvoir exécutif du Sultan ne pouvait satisfaire Saïd Ali quelque peu trahi. Il devait pourtant garantir la paix et la sécurité du pays !  Or, Humblot fut l’objet de nombreux attentats manqués, lesquels, devaient altérer la confiance qui le liait au sultan. Humblot accusa le sultan.

Par décision n° 15 et 16 du 20 novembre 1893, le gouverneur de Mayotte prononçait la déchéance du sultan, transférait ses pouvoirs au Résident, ordonnait son exil à Madagascar puis à la Réunion et fixait sa pension.

Le dernier sultan de l’île venait d’être détrôné par une puissance alliée, sans effusion de sang et sur simple accusation de complicité d’attentat. Saïd Ali séjourna une dernière fois à Ngazidja en 1910 avant de se rendre à la France.

Le XX° siècle débuta avec une série d’événements qui devait mettre un terme à l’épopée de l’établissement du protectorat français en Grande Comore.

Monsieur Humblot, directeur de la société L.HUMBLOT et Cie jusqu’à sa mort en 1914, assura les fonctions de Résident jusqu’en 1896.

En avril 1899, la France abolit l’esclavage en Grande Comore malgré l’opposition des propriétaires indigènes.

En 1908, l’île était définitivement annexée à la France. En 1909, Saïd Ali remit une promesse d’abdication, assortie entre autres, d’une condition de réhabilitation.

En 1910, la France réhabilitait Saïd Ali et le nommait Officier de la Légion d’Honneur. Invité à Paris, pour l’occasion, Saïd Ali remettait au Président de la République son authentique acte d’abdication.

Rétabli dans ses droits et promu, plus tard, au grade de Commandeur de la Légion d’Honneur, Saïd Ali mourut à Tamatave (Madagascar) le 10 février 1916.

La tombe de l’ex-sultan fait face à l’océan sur lequel, en des temps très anciens, ses ancêtres seraient venus de la lointaine Perse.

Quant aux descendants, s’ils n’héritèrent point d’un royaume, ils eurent en charge d’intercéder auprès du gouvernement français pour officialiser l’Ordre de l’étoile de la Grande Comore.

De l’annexion de la Grande Comore à l’Indépendance (1908 – 1975)

Placée sous protectorat, le 6 janvier 1886, la Grande Comore était annexée en décembre 1908 et déclarée Colonie française par la Loi du 25 juillet 1912, soixante et onze ans après Mayotte.

Par Décret du 23 février 1914, la Grande Comore et les autres îles de l’archipel étaient rattachées à la Colonie de Madagascar « Madagascar et dépendances ».

Dès lors, l’intérêt que la France consentirait  aux Comores, devait se subordonner à celui qu’elle porterait désormais à la « grande île ». Autrement dit, la Grande Comore serait reléguée au rand de territoire subalterne.

En 1944, la conférence de Brazzaville, réunie par le Général de Gaulle, posait les premiers jalons de la décolonisation de l’Empire français. Les Comores ne recouvreraient  leur autonomie administrative et financière qu’à compter du 1° janvier 1947, par l’effet de la Loi n° 46 973 du 9 mai 1946 et du Décret d’application n° 46 2058 du 24 septembre 1946, instituant les DOM –TOM. La Loi cadre – Deferre de 1946 accordait le droit de vote à tous les citoyens de l’Union française et instituait les conseils de gouvernement élus par les assemblées territoriales qui votaient des représentants à l’Assemblée Nationale.

En 1958, lors du référendum, les Comoriens votaient pour le maintien de l’archipel dans la communauté française.

Toute la vie politique de l’après-guerre aux Comores fut dominée par la personnalité de Saïd Mohamed Cheikh, premier comorien député en métropole, puis Président du Conseil du Gouvernement de l’archipel, jusqu’à sa mort en 1970.

Le Prince Saïd Ibrahim, fils du Sultan Saïd Ali, lui succéda jusqu’en 1972. Il fut renversé, en raison de son opposition à l’indépendance immédiate.

Abdallah Abdéramane occupa alors la Présidence du Conseil du Gouvernement. Né en 1919 à Anjouan, futur premier Président de la République Fédérale Islamique des Comores, le « Père de l’Indépendance » devint Sénateur en 1959, et aux Comores, Président de la Chambre des Députés (ex Assemblée Territoriale). Abdallah, négocia avec le ministre des DOM – TOM un référendum d’autodétermination. Le Président de la République française Giscard d’Estaing (1974 – 1981) organisa la consultation dans l’archipel en décembre 1974.

Le « OUI » à l’Indépendance l’emporta mais l’Assemblée adopta une Loi reportant l’Indépendance, assortie de conditions qui mécontentèrent les Comoriens.

Le 6 juillet 1975, le Président Abdallah, proclama l’Indépendance unilatérale des Comores et ce faisant, signa l’acte de naissance d’un différend historique entre les Comores et Mayotte ; laquelle s’orienterait vers un destin séparé, mais arrimé à la France, condamnée depuis par les instances internationales (O.N.U., O.U.A.)

L’histoire politique de la Grande Comore, au cours des XIX° et XX° siècles nous renvoie à une interrogation séculaire : « Sont-ce les hommes qui font l’histoire ou est-ce l’histoire qui fait les hommes ? »

En Grande Comore, le sultan thibé Saïd Achmet, pressé par les invasions malgaches sort l’île d’une indépendance relative en s’aliénant  l’aide anjouanaise et  la protection française (1844).

Le dernier sultan, Saïd Ali, parachève l’œuvre de son aïeul, en négociant le Protectorat avec la France (1886) Puis, en abdiquant (1910), il accélère la colonisation de l’île et sa subordination à Madagascar (1912 – 1914)

Le processus historique de la décolonisation offre cependant aux dominés la possibilité de changer le cours de l’histoire. En effet, moins d’un siècle après la signature du Protectorat, Abdallah, l’anjouanais, proclame l’Indépendance unilatérale des Comores (1975)

A la suite des velléités séparatistes d’Anjouan en 1997, la République Fédérale Islamique des Comores se tourne actuellement vers une Confédération d’Etats conservant une relative autonomie comme si le destin des Nations, à l’instar de celui des hommes, était inscrit dans leur histoire. La Grande Comore était avant le protectorat relativement indépendante à la différence des autres îles de l’archipel.

La seconde partie consacrée à la famille « royale » et à l’Ordre de l’étoile de la Grande Comore décrit la personnalité des différents sultans et plus particulièrement celle de Saïd Ali dont le rôle, dans la création de l’Ordre, est primordial.

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17 février 2011

L’ORGANISATION SOCIALE ET POLITIQUE DU SULTANAT

Une forte composante africaine caractérise le peuple comorien et l’organisation  clanique du sultanat bien qu’arabophone reflète cette spécificité culturelle. En effet, dans la société africaine traditionnelle, la transmission demeure en principe matrilinéaire et la résidence, matrilocale. Ce type d’organisation prend tout son sens lors du décès des ascendants, en réglant les droits de succession. De fait, les enfants héritent en lignée maternelle et la « maison familiale » reste la possession de la femme. Les peuples musulmans observent, quant à eux, en général, les règles édictées par la patrilinéarité et la virilocalité, plus proches des us et coutumes chrétiennes. Le nom est transmis par le père et l’épouse quitte sa famille pour aller vivre chez son mari. En effet, si on se réfère à la généalogie des principaux sultans et princes, on constate bien que tous les noms intègrent le patronyme du père. Citons par exemple Saïd Ali et Ben Saïd Omar.

L’administration du territoire : Une cité-Etat

A l’époque de Sultan Saïd Achmet (1793, + 1875), il existait une fédération de sultanats placés sous l’autorité d’un chef suprême : le sultan thibé. La  fédération comprenait douze provinces, administrées par un sultan. Le sultan Saïd Achmet, du sultanat de Bambao exerçait sa suzeraineté sur cinq sultanats provinciaux et le Sultan rival, Moussa Foumou du sultanat d’Itsandra exerçait la sienne sur trois sultanats provinciaux. Les provinces de BADJINI et de DOMBA étaient  autonomes. (Cf. le schéma n°1) La fédération représente au total 12 provinces.

Saïd Ali (1855, + 1916), petit-fils de Saïd Achmet et dernier sultan de l’île qui signa avec la France le traité qui devait entériner le Protectorat, en janvier 1886, proposa de ne laisser subsister que 5 sultanats afin d’atténuer les querelles belliqueuses entre les sultans subalternes du territoire (Cf. schéma n°2) Or, le 5 janvier 1892, la France imposa à Saïd Ali un traité qui devait réorganiser le territoire. En effet, elle abolit les sultanats existants et les remplaça par douze provinces, administrées par un Cadi. Le traité du 5 janvier 1892 enterrait à jamais le Sultanat. Le Protectorat redessinait les régions comoriennes telles que Saïd Achmet les avait gouvernées lorsqu’il était le sultan thibé de l’île de la Grande Comore.

La division de l’île en douze sultanats : 2 sultanats centraux, 8 sultanats provinciaux et 2 provinces « autonomes »

DOMBA……………….....

Bandjamadji

MBADJINI……………...

Chindini, Foumbani

ITSANDRA………….....

N’Tsoudjini

OICHILI………………....

Combani

M’BOUDE……………....

N’Tsaouéri

MITSIAMOULI………..

Mitsamiouli, Bangoi-Koundi

M’BOINKOU…………...

Chézani

HAMAHAMET………..

M’Beni

DIMANI………………....

Itsikoudi

HAMANVOU………....

Hahaïa

HAMBOU……………....

Dembéni

BAMBAO……………....

Iconi, Moroni

Nota Bene : MBADJINI et DOMBA sont des « provinces autonomes »

La division de l’île en cinq sultanats :

Les sultanats

Les capitales

1

Le Bambao

Moroni

2

Itsandra

N’Tsoudjini

3

Mitsamiouli

Mitsamiouli

4

Boudi

N’Tsaouéni

5

Mbadjini

Fombouni

Le rôle du sultan thibé dans l’organisation pyramidale de la société comorienne

Un seul sultan pouvait prétendre au titre honorifique de sultan thibé. Mais le titre n’était  pas héréditaire, - (A la différence du titre de Sultan) et la guerre semble avoir  été le seul moyen de l’acquérir. Aussi, les historiens ont-ils qualifié les Comores « d’archipel aux sultans batailleurs » Les historiens s’accordent également à faire partir les deux principales lignées de sultans d’un prince arabe (ou perse ?)

Deux clans matrilinéaires et matrilocaux se disputèrent le titre de sultan thibé :

  • le clan HIGNA (ou INYA) FOUMBAIA (ou FWAMBAYA) et ITSANDRA représenté pour la période (1867 – 1883) par Moussa Foumou * (+1883)
  • le clan HIGNA (ou INYA) PIRUSA (ou MATWA PIRUSA) de BAMBAO représenté pour la période (1880 – 1893) par Saïd Ali (+ 1916).

Les membres de ces clans héritent du titre « M’FAUME » (Prince) et le prince investi porte celui de « SULTWAN » (sultan)

Au départ, il apparaît que le thibé n’était qu’un chef de guerre généralissime, désigné par les sultans coalisés pour faire face à une situation de conflits internes ou externes, sans pouvoir sur le gouvernement des états fédérés. Or, au fil du temps, les sultans thibés s’employèrent à renforcer leur autorité, intervenant dans la gestion intérieure des sultanats et plaçant les membres de la famille régnante à la tête de ceux-ci. Cette prérogative d’intronisation de nouveaux sultans comportait implicitement le pouvoir de destituer les anciennes, et ce faisant, elle alimenterait les querelles qui agitèrent l’histoire politique du XIX° siècle de la Grande Comore.

Une telle évolution de l’institution fut menée à terme par Saïd Ali, le dernier sultan de l’île, dit le « Prince noir » dont nous évoquerons le règne au cours de cette étude.

Le titre de sultan était en principe héréditaire, en lignée matrilinéaire. Or il apparaît que les droits successoraux constituaient une condition nécessaire mais non suffisante, si l’on se réfère aux conflits de succession qui alimentèrent les guerres que devait conduire Saïd Ali - (désigné par son grand-père Saïd Achmet, en lignée matrilinéaire) - pour affirmer sa suzeraineté sur les sultanats provinciaux et sa souveraineté sur le sultanat de Bambao.

Par ailleurs, lors de la vacance de pouvoir, plusieurs princes collatéraux (frères, cousins parallèles) régnaient selon le principe de rotation dont la durée était limitée à une année de l’Hégire.

Enfin, dans l’exercice du pouvoir, le sultan était  secondé par les VIZIRS (ministres) recrutés dans les sous clans matrilinéaires. Or, en réalité, leur titre n’était qu’honorifique. En effet, à la fin du XVIII° siècle et tout au long du XIX° siècle, l’organisation des pouvoirs à la Grande Comore, constituait une hiérarchie pyramidale de type féodal ; un souverain  (le sultan thibé) et les suzerains (les principaux sultans subalternes) devant prêter allégeance au thibé et lui verser un tribut.

Les villages étaient dirigés par des chefs de villages et les Cadis rendaient la justice.

Source:etoileroyale

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LES COMORES : UNE MOSAIQUE DE PEUPLES METISSES

L’origine sémite du peuplement

La légende fait débuter l’histoire de la Reine de Saba, Balkis, vers – 1010, soit un millénaire avant Jésus-Christ ! Sans relater les péripéties qui constituent le schème de ce récit mythique, nous signalerons toutefois la référence au Khartala, volcan de la Grande Comore, dans lequel le trône de la Reine de Saba aurait été englouti. L’intérêt de cette légende, pérennisée par la tradition orale, réside dans la certitude que les Comores étaient connues et fréquentées par les hébreux. Peut-être servaient-elles d’escales de ravitaillement sur la route du pays de SOFALA (le Mozambique) où les flottes du Roi Salomon se fournissaient en bois rares (esclaves ?) et métaux précieux (or ?) Toujours est-il que le récit ne précise pas que l’île était peuplée d’hommes, en dehors de la référence aux mauvais esprits…Or, selon le manuscrit trouvé à Mayotte du chroniqueur officiel « Saïd Bacar », les premières immigrations concernaient des arabes, venu de la mer Rouge avec femmes, enfants et esclaves, dix siècles avant Jésus-Christ, après la mort du Roi Salomon. Toutefois, l’hypothèse d’un peuplement tardif demeure la plus sérieuse.

En effet, aux X° et XI° siècles, les géographes arabes donnèrent le nom de « DZAZAÏR AL KAMAR » littéralement les « îles sous la lune » aux îles de l’archipel. De plus, dès le moyen âge, on note la présence de colonies de musulmans trafiquants d’esclaves, établis sur ces îles. De même, les historiens et les archéologues datent l’histoire des Comores à partir du XIII° siècle.

Les musulmans à l’origine du métissage de la population

Dans « l’histoire de Madagascar » ouvrage paru en 1661, Etienne de Flacourt émet l’hypothèse qu’au X° siècle, des chefs perses vaincus s’établirent à Zanzibar et aux Comores et qu’un groupe plus considérable se fixa à Madagascar. De même, d’autres auteurs supposent qu’entre les XIII° et XIX° siècles, des chiraziens (Perses) et des arabes métissés avec des populations noires Bantous, se seraient installés dans les îles de l’Océan Indien, en y important la religion musulmane.

Fuyant la côte d’Afrique (KILWA), en raison des dissensions religieuses qui opposaient les Sunnites aux Chiites, ils seraient venus en Grande Comore, sous la conduite de Mohamed ben Haïssa  * (1506) probablement un Chirazien.

Depuis l’arrivée des chiraziens, l’élément arabe se serait renforcé d’arabes de Patta, de Zanzibar de Mascale, de l’Yémen qui se seraient définitivement établis dans les Comores.

Cette hypothèse mérite notre attention pour deux raisons. D’une part, on sait qu’au XIII° siècle, deux princesses chiraziennes épousèrent des chefs locaux (Bedjas) et fondèrent ainsi plusieurs dynasties de sultans qui règneraient dans l’île. Le chef Mohamed ben Haïssa épouserait une descendante des premières princesses et serait à l’origine de deux principales lignées de sultans qui gouverneraient l’île. Ils se seraient établis soit à Itsandra, soit à Bambao. Or, la famille royale du sultanat de Bambao est l’objet de notre étude, centrée sur une figure clé : Saïd Ali, le dernier Sultan de l’île et Mohamed ben Haïssa est sans doute l’ancêtre éponyme de cette famille royale. D’autre part, les alliances qu’entretinrent les sultans des îles de l’archipel et particulièrement ceux de la Grande Comore avec le Sultanat de Zanzibar jusqu’au protectorat (1886) ainsi que le commerce inter îles de la traite des noirs, corroborent cette hypothèse.

L’apport d’africains dans le peuplement :

L’activité commerciale des immigrants arabes porta principalement sur le trafic d’esclaves, arrachés à la côte africaine et transitant à Zanzibar et aux Comores à destination de l’Arabie dans un premier temps, puis, à destination des Mascareignes. Au moyen âge et à la Renaissance (Européens), les Comores, comptoir de la traite connurent une période de prospérité. Cette abondance de chair humaine devrait attirer, par la suite, (fin XVIII° début XIX°) les pirates malgaches et les forbans européens en quête, eux aussi, de « bois d’ébène.

Mise à part l’allusion fantaisiste que fit Marco Polo, en 1229, dans les fameux récits de voyages, il la peuple « d’oiseaux griffons », les Comores demeurèrent inconnues aux européens jusqu’à  la fin du XV° siècle. Ce furent les Portugais qui les révélèrent au monde occidental, au cours de leurs pérégrinations vers les Indes.

Le 3 mars 1496, Vasco de Gama relâcha dans une petite île de l’archipel. Il déclare qu’il y rencontra des esclaves noirs d’Afrique, des musulmans et des Comoriens. La traite des esclaves, très florissante au XV° siècle, devait en effet introduire des noirs de toutes les tribus de Madagascar et de la côte d’Afrique. On y trouve des Zendjes, des Makouas, des Moutchaouas, des Chambaras et des Cafres. Termes traduits dans la phonétique européenne.

Lorsque le Mozambique devint une colonie portugaise, les Portugais tentèrent en vain, de s’emparer de ces îles proches afin de se pourvoir en esclaves. On connaît le sort tragique de l’aventure portugaise (Ils furent exterminés par les indigènes) Des tombeaux seraient encore visibles en Grande Comore.

Toutefois, à partir du XIX° siècle, la nouvelle route ouverte vers les Indes établit dans le canal du Mozambique, une navigation européenne sans cesse plus active.

L’apport des malgaches puis des Indiens et Européens dans le peuplement :

A la même époque, (XVI° siècle), les migrations malgaches et Sakalaves consécutives aux guerres incessantes que se livraient les peuplades malgaches, devaient compléter cette mosaïque de peuples.

Ajoutons à cela l’arrivée plus tardive (XIX° siècle) des Indiens de Bombay ou de la côte Malabar, attirés par le commerce. Mentionnons également les Européens ou créoles (leurs descendants), peu nombreux certes, qui s’y établirent à partir du XIX° siècle.

Nous conclurons ce chapitre en rappelant qu’au cours du XVIII° siècle, et jusqu’au début du XIX° siècle, l’archipel connut des « razzias » d’esclaves, orchestrées par des pillards venus de Madagascar. En 1887 ; le Royaume-Uni devait intercéder auprès de Radama I, Roi de Madagascar, afin que ce dernier interdît ce commerce qui motivait ces razzias. Cependant, il faudra attendre la fin du XIX° siècle pour que la France abolisse définitivement la traite dans l‘archipel.

 

Les descendants actuels de ces esclaves nombreux constituent la majorité des habitants. Cependant, le Sultanat - qui nécessitait de nombreuses épouses issues de l’aristocratie mais aussi des concubines choisies dans la population servile, et l’abolition de l’esclavage, ont favorisé un métissage caractérisant le phénotype des comoriens et les éléments essentiels de leur culture. En effet, les idiomes usités aux Comores témoignent de l’origine diverse du peuplement puisqu’on y parle surtout le comorien (d’origine arabe et bantoue), le SWAHILI (originaire surtout de la côte orientale africaine) et le KIBUSHI (d’origine malgache). Cependant, l’Islam, religion commune aux îles de l’archipel, constitue l’unité culturelle de la région.

Aussi, l’organisation sociale et politique du Sultanat comorien, illustre-t-elle parfaitement, dans sa spécificité, l’apport des influences musulmanes et africaines, lesquelles caractérisent encore de nos jours, les us et coutumes de la population. Néanmoins, l’aristocratie locale, constituée de sultans et de princes, employait seule la langue arabe dans les actes officiels. Aussi, les seuls écrits de l’époque étaient-ils rédigés en langue arabe.

Source:etoileroyale

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Mayotte : entretien

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Mayotte : entretien

avec le professeur Jean Martin


Professeur émérite d’histoire à l’Université de Lille III, spécialiste de la colonisation et de la décolonisation, du monde musulman au XIXe siècle, ainsi que des Comores, est l'auteur d'un ouvrage conséquent sur cet archipel, Comores, quatre îles entre pirates et planteurs (l'Harmattan, 1983 et 1984 ; rééd. 2000). Jean Martin nous raconte Mayotte. - par Ismail Mohammed Ali (RFO)

JeanMartin120209- Ismail Mohammed Ali : On va évoquer l'archipel des Comores et l'une de ses îles, Mayotte. Dites-nous : "Rêvez-vous d'île plus verte que le songe ?"
Jean Martin : Dixit Saint-John Perse qui disait « J’ai rêvé d’île plus verte que le songe ». Oui, je crois que je suis très insulaire. On m’a souvent fait remarquer, pas très charitablement, que ça correspondait à une faille de caractère, mais j’ai toujours aimé les îles. « Je suis un homme des îles qui regarde passer les cargos » a dit l’écrivain Le Clézio, plus près de nous.

- Quand avez-vous entendu parler pour le première fois de cet archipel des Comores ?
Jean Martin : Cela remonte à mon adolescence. Il y avait dans le grenier de mes grands-parents de vieux livres que plus personne ne lisait sauf moi. Notamment un ouvrage, qui datait de 1890 environ, qui s’appelait Nos colonies, qui passait en revue tous les territoires de l’empire colonial français et c’est comme ça que je me suis attardé sur Mayotte et les Comores de manière générale.

- Ce qui vous a amenez, par la suite, à travailler de manière gigantesque à un double ouvrage intitulé Comores, quatre îles entre pirates et planteurs ; avec un premier tome consacré aux razzias malgaches et aux rivalités internationales du XVIIIe siècle à 1875, et un second tome sur la genèse, la vie et la mort du protectorat. Pourquoi un tel travail-?
Jean Martin : Ma curiosité pour les Comores s’explique de deux manières. D’une part, mon intérêt pour les îles, je viens de vous en parler. Ce qu’on appelle la mezzophilie ou plus simplement le tropisme insulaire. J’ai toujours aimé les sociétés insulaires et d’autre part mon attrait pour l’islam. Or aux Comores, les deux se rejoignent : l’insularité et l’islam. J’étais en quête d’un sujet de thèse et celui-là m’est venu tout naturellement à l’esprit.

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- Dans l’avant-propos de votre ouvrage Comores, quatre îles entre pirates et planteurs, vous écrivez, je vous cite «En entreprenant de l’histoire de l’archipel des Comores, de l’île de Mayotte et des sultanats de Mohéli, Anjouan et la Grande Comore à la fin du XVIIIe siècle jusqu’à 1912, nous avons surtout envisagé de nous livrer à une étude de l’histoire de la colonisation, celle de l’instauration des Européens dans l’archipel, de leur pénétration fortuite et timide, de leurs rivalités, pour finir par la prise de possession des Comores par la France et d’une domination mal acceptée. Plus d’un siècle allait voir les quatre îles passer de sultanats africains traditionnels à celui de morne dépendance d’une grande puissance coloniale». Que voulez-vous dire par «d’une domination mal acceptée» ?
Jean Martin : Le problème est que les Français s’établissent à Mayotte en 1843, après un traité passé en 1841, après un traité qui leur avait cédé la possession de l’île. Puis, ils établissent leur protectorat en 1886 sur les trois autres îles de l’archipel : Grande Comore, Mohéli et Anjouan. Cette domination française d’une grande puissance européenne n’a pas bien été acceptée par les Comoriens. Elle a engendré des révoltes. Si à Mayotte, il n’y a pas eu beaucoup de mouvements de résistances parce que l’île de Mayotte était peu peuplée, il y a quand même eu un soulèvement en 1856 avec la «Révolte de Bakari Koussou». Les travailleurs des plantations, qui étaient assez maltraités, se sont révoltés. Ce qui a mis en cause un instant, n’est-ce pas, l’ordre colonial. Quant aux trois autres îles, il y a eu des mouvements de résistance spectaculaires notamment à Anjouan en 1891. Il y a eu une révolution des paysans pauvres et des esclaves qui a menacé le protectorat français très sérieusement. Il a fallu évacuer l’île et la reconquérir au prix d’une expédition militaire.

- Qui était Bakari Koussou ?
Jean Martin : Je ne connais pas grand-chose de lui. Je suis allé à Mayotte et je n’ai pas pu recueillir beaucoup d’informations à son sujet. C’était un Sakalave. La population de Mayotte est mélangée culturellement parlant s’entend. Vous avez des individus de langue comorienne et des individus qui représentent peut-être le tiers de la population qui sont de langue malgache. Ils parlent principalement la langue sakalave et aussi dans certains villages la langue betsimisaraka, par exemple dans la baie de Bouéni. C’était un sakalave, un compagnon d’un des derniers sultans de Mayotte : Adrian Tsouli. Ce dernier a vendu son île aux Français moyennant une rente de 5 000 francs par an et quelques autres avantages. Bakari Koussou estimait peut-être que l’on ne l’avait pas suffisamment récompensé du rôle qu’il prétendait avoir joué dans la cession de l’île à la France. Toujours est-il qu’il a exploité le mécontentement des travailleurs des plantations sucrières et coloniales, mécontentement très grand et très justifié et qu’il a fomenté, donc, un soulèvement en 1856.

- Vous dites qu'il était originaire d'un village qui aurait disparu aujourd'hui ?
Jean Martin : C’est le village de Bouyouni. Bakari Koussou est désigné par les documents d’archives comme le chef de ce village ; c’eut été un village peuplé de Mayottais d’origine malgache. Or ce village n’apparait plus ou n’apparait plus comme peuplé de malgaches. Les habitants parlent la langue comorienne.

- Sait-on à quel endroit ce village se situait ?
Jean Martin : Pas exactement, vous savez il y a des déplacements. Les gens pratiquaient la culture sur brulis. Ce qui fait qu’il y avait des déplacements constants de populations et de village. Des villages qui se trouvaient à tel endroit, dix ans ou quinze ans plus tard, n’apparaissent plus au même lieu.

mayotte_mahorais_musulman- Ces Malgaches dont vous parlez, sont-ce des Malgaches arrivés aux premiers temps de l'histoire du peuplement des Comores ou alors sont-ils seulement cette vague d'hommes issus de la cour du roi d'origine malgache Adrian Tsouli fuyant son royaume du Boina au Nord-Ouest de Madagascar ?
Jean Martin : Il y a plusieurs hypothèses sur le peuplement des Comores, donc de Mayotte. Mais, il est vraisemblable que beaucoup de ces gens de langue malgache, car on hésite à les appeler Malgaches, sont en fait les anciens habitants de Mayotte. Les gens de langue swahilie, qui parlent shi-maoré (le mahorais) seraient venus par la suite. Les Comores étaient une passerelle entre la côte orientale de l’Afrique et Madagascar. Ces Malgaches comme on les appelle ici correspondent aux Austronésiens. Ils étaient aussi présents sur les autres îles de l’archipel. Ce seraient des habitants venus du Sud-Est asiatique et qui seraient venus peuplés les Comores et Madagascar. Cette hypothèse est une hypothèse parmi tant d’autres. Vous savez il y a beaucoup de controverses. Il y a dans les universités d’Afrique du Sud des tenants de la thèse des bantous qui vous diront que les Bantous ont peuplé les Comores avant toute autre population. Ce qui est quand même difficile à admettre. Les Bantous n’ont jamais été de grands constructeurs de bateaux qui auraient fabriqué des barques suffisantes pour gagner les Comores à partir de ce qui est aujourd’hui le Mozambique.

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source de cette image

- Revenons à la personnalité d'Adrian Tsouli . On en entend souvent parler, mais qui était-il vraiment ? Avait-il vraiment un rôle fort dans la politique locale ?
Jean Martin : Non. Il suffit de lire attentivement ce que j’ai écrit, parce que c’est évidemment assez complexe. C’est un chef du Boina, région côtière donc sakalave du Nord-Ouest de Madagascar, qui est en difficulté parce que l’île de Madagascar est en voie d’unification politique. Les Mernes, les habitants du plateau central, sont en train d’unifier l’île. Je crois que le roi qui régnait dans ce qui est aujourd’hui Tananarive ou Antananarivo vers 1800 avait dit à son fils : «Souviens-toi que ta rizière n’a d’autres limites que la mer». Ce qui veut dire que les Mernes ont vocation à unifier l’île sous leur autorité bien évidemment. Tous ces chefs des royaumes périphériques se sentaient menacés. C’est ce qui amène Adrian Tsouli à émigrer à Mayotte à se mêler aux guerres incessantes qui opposent les sultans comoriens entre eux.

À Mayotte, Adrian Tsouli se convertit à l’Islam, la religion pratiquée sur place, dans l’unique but de se faire admettre par la population et prend le nom de Sultan Boubah Sadiq. Il a été accepté un temps par une partie de la population. Mais, il n’avait pas beaucoup d’illusions sur la longévité de son installation à Mayotte et il savait tôt ou tard que les sultans d’Anjouan qui disposaient de forces armées bien supérieures aux siennes allaient probablement le déloger avec l’aide d’un chef betsimisaraka qui s’était établi près de la baie de Bouéni, dans le Sud de Mayotte, qui s’appelait Adrianavi. Il y a d’ailleurs une montagne au Sud de Mayotte qui s’appelle le «Boundru Dranavi» : la colline d’Adriananavi.

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Adrian Tsouli, orthographié Ardrian Souli

Évidemment cette île dont il risquait fort d’être bientôt chassé mieux valait la vendre au plus offrant pendant qu’il était encore temps. C’est ce qui l’amène à vouloir céder «son île». Il l’aurait tout aussi bien vendue à l’Angleterre. Mais les Anglais n’étaient pas très désireux de l’acquérir et même un missionnaire religieux et un agent politique, le Révérend Griffith a adressé à Adrian Tsouli une lettre très dure rédigée en termes très menaçants : «You are a bad man and disshevelled» etc.... Enfin bon, une lettre pleine de menaces.

Par bonheur pour Adrian Tsouli en 1840 puis en 1841, Monsieur Passot envoyé de l’amiral De Hell, gouverneurdecouverte_mayotte9 de Bourbon, qui est aujourd’hui La Réunion, fait escale à Nosy Be. Il traite avec la reine, une cousine et/ou nièce d’Adrian Tsouli, une petite reine sakalave, vend volontiers son île à La France et aussitôt Adrian Tsouli écrit à Passot qu’il voudrait bien se lier à la France par un traité analogue. Car, d’une part, il est en danger, par la menace des Anjouanais représentent pour lui et puis bien entendu il aime la France depuis toujours. N’insistons pas sur cet aspect des choses. L’année suivante en Avril 1841, Passot revient à bord d’un petit navire de guerre, «Le Colibri».

Il fait escale à Mayotte et considère que c’est une rade magnifique. Les Français recherchent une compensation à la perte de l’île de France, de l’île Maurice, qu’ils avaient perdu en 1815. Ils ne se consolaient pas de la perte de la rade de Port-Louis. Cette belle rade, ils pensent l’avoir trouvé à Mayotte. C’est comme ça que la transaction se fait assez rapidement. Adrian Tsouli recevra une pension de 1 000 piastres - piastre d’Espagne ou Taller de Marie-Thérèse, ça équivaut à 5 francs de l’époque -, donc 5 000 francs par an. Deux de ses deux enfants pourront être élèves à l’île Bourbon dans un collège s’il le désire et il aura quelques autres gratifications et cadeaux ; voilà l’essentiel du traité.

- Comment Adrian Tsouli était-il perçu par la population indigène ?
Jean Martin : Il était bien accueilli par la population sakalave, mais les Mahorais proprement dits devaient très mal admettre sa domination. Il faut dire que les Mahorais étaient très peu nombreux. La population de l’île pas estimée à plus de 5 000 habitants à cette époque-là. Certes, il n’y a pas eu de comptabilité précise ni de recensement. Il y avait fort peu d’habitants. L’île avait été dévastée par des guerres entre Ramanetaka, un autre chef malgache convertit à l’islam et établit sur l’île voisine de Mohéli, et les sultans d’Anjouan. Puisque Mayotte était un théâtre d’affrontements et beaucoup d’habitants s’étaient enfuis.

- Qui régnait à Mayotte avant Adrian Tsouli ? À qui revient la légitimité du pouvoir ?
Jean Martin : Il est difficile de parler de légitimité. Il y avait une dynastie régnante à Mayotte, un mfaoumé (un sultan). Le dernier connu s’appelait Boina Combo. Mais, il a été tué par Ramanetaka au cours des guerres qui l’opposait à Mohéli.

- Que pensez-vous de l'appellation "Comores, l'archipel aux sultans batailleurs" ?
Jean Martin : Le terme n’est pas de moi, mais d’un historien français [Urbain Faurec], l’auteur d’un petit ouvrage intitulé Les Comores, l’archipel aux sultans batailleurs. Il y a quand même eu beaucoup de conflits dans l’histoire de l’archipel des Comores : des conflits dynastiques, des luttes intestines à l’intérieur de chaque île et des luttes qui opposaient les îles les unes aux autres. On ne peut pas le nier.

sultan_d_Anjouan_intern__Nouvelle_Cal_donie
gravure tirée de l'Illustration, 1891,
le sultan Said Athmann, chef des rebelles d'Anjoun,
interné en Nouvelle-Calédonie

- On ne parle pas de la France comme le royaume aux princes batailleurs. Pourtant la France n'a pas manqué de ce conflits de se genre, notamment au Moyen-Âge...
Jean Martin : L’exemple du Moyen-Age chrétien occidental est très bon. Il est évident qu’il y avait des guerres presque constantes entre les seigneuries du territoire français et du territoire allemand, de l’Europe occidentale. Quand apparaissent les grand États nationaux et que ces guerres féodales et seigneuriales prennent fin apparait le phénomène des grandes compagnies. Les guerriers au service de tous ses seigneurs se mettent à piller le pays et à le dévaster comme ils l’ont toujours fait. Le pape trouve un moyen très ingénieux de se débarrasser d’eux en les envoyant combattre à Jérusalem en leur disant vous allez délivrer le tombeau du Christ tombé aux mains des musulmans. Or, chacun sait que les musulmans n’ont jamais empêché les pèlerins chrétiens d’aller se rendre dans les lieux Saint d’Al-Qods. Mais, il suffisait de le dire. C’est comme ça que les chrétiens sont partis pour la Palestine.

- Pour le cas des Comores, ces luttes étaient loin d'être à l'image du haut et du bas Moyen-Âge. Elles n'étaient pas sanguinaires et encore moins meurtrières, si l'on se rapporte à l'ouvrage de Damir Boulinier et Ottino, Histoire d'une ligéne royale à la Grande Comore.
Jean Martin : Oui. Une bataille acharnée aux Comores, c’était une bataille où l’on relevait sept morts sur le terrain. Dieu merci, ce n’était pas les guerres sanglantes auxquelles le XXe siècle nous a fait assister. Les royaumes de la Grande Comore étaient en voie d’unification. Encore au XVIIIe siècle, Anjouan était diffusée en deux sultanats Domoni et Mutsamudu. Il y a eu une unification de l’île sous le règne d’un sultan Aboubacar Bin Salim du nom de Sultan Ahmed (je crois). Depuis, une cheffesse coutumière régnait à Domoni, une royauté traditionnelle. Anjouan étant un État unifié s’impose forcément aux autres îles. Je pense qu’à la Grande Comore, le processus était beaucoup plus lent. Sans l’intervention coloniale française, les Grand Comoriens auraient, je pense, terminé le processus d’unification de leur île et l’auraient transformée en sultanat unique. C’est que Saïd Ali Mfaoumé a fait, me direz-vous. Mais il l’a fait avec l’aide du colonisateur. Cette unité aurait été faite fatalement au profit d’un des principaux lignages Inya Fwambaya et Inya Matswa Pirusa, ceux de l’Itsandra ou du Bambao. Le clan Mdombozi, dans le Mbadjini au Sud de l’île, n’aurait pas eu les moyens d’imposer sa domination à l’ensemble de l’île.

- Quand êtes-vous allé à Mayotte pour la première fois ?
Jean Martin : J’ai mis les pieds à Mayotte pour la première fois en 1967, et puis après j’ai été invité par la collectivité territoriale bien plus tard.

- Quand vous mettez les pieds dans cet archipel pour la première fois, quelles ont été vos impressions ?
Jean Martin : Certainement, on est dépaysé. On croit être dans un carrefour de civilisations. On a l’impression d’être à la pointe extrême de la civilisation malayo-polynésienne. Quand vous regardez certains villages de Chiconi à Mayotte, vous avez vraiment l’impression d’être dans certains villages indonésiens à Sumatra ou à Java. L’avance extrême des Malayo-polynésien et l’avance orientale des swahilis. Quoiqu’il y a quelques villages swahilis à Nosy Be.

- L'aspect swahili et africain est-il plus fort à la Grande Comore ?
Jean Martin : Certainement et peut-être moins fort qu’à Anjouan. Cette île est quand même la plus proche de la côte africaine. Elle a dû servir très longtemps de dépôt d’esclaves, transportés par boutres depuis la côte de Mozambique. Il y avait quelques individus de langue malgache sur l’île de Mohéli à Ouallah. Certains disent que ce sont les descendants des guerriers du sultan Abderrahmane (Ramanetaka), qui est mort vers 1840 dans cette île. La fille Djumbe Fatima a eu des aventures très connues...

- Quelle est la particularité de Mayotte dans l'archipel des Comores ?
Jean Martin : Elle n’a jamais été protectorat. Elle est devenue colonie française quand les Français en ont pris possession en 1843. Elle a été beaucoup plus imprégnée par la présence française que les trois autres îles des Comores. D’autre part, il y a eu un colonat important de gens, de petits colons, venus de La Réunion, qui ont développé durant un certain temps la production sucrière et par la suite celle des plantes à parfum. Avant 1841, Mayotte me parait avoir été plus ou moins une dépendance d’Anjouan, il y a bien une liste de sultans que j’ai donnée dans cet ouvrage mais j’ai l’impression que les sultans en question étaient des vassaux de ceux d’Anjouan, qui leur payaient tribut. Et des liens familiaux existaient entre les deux familles régnantes. Les sultans d’Anjouan prétendaient que les sultanats de Mayotte et de Mohéli leur appartenaient. Mohéli, ça ne fait pas de doute. Elle était une dépendance d’Anjouan. Mayotte, ça dépendait de la puissance des sultans d’Anjouan ; tantôt Mayotte se déclarait indépendante.

14_juillet___Mayotte

- On rapporte que le dialecte comorien d'Anjouan et celui de Mayotte [comorien oriental] seraient similaires avec quelques variantes d'accent, comme on dit également que le dialecte comorien de Mohéli serait plu sproche de celui de la Grande Comore [comorien occidental]...
Jean Martin : Cela ne m’étonnerait. Cela confirmerait la thèse de liens très étroits entre Anjouan et Mayotte. Mohéli était comme une réserve agricole et d’élevage pour les sultans d’Anjouan.

- Ce rapport de classe est-il à l'origine des problèmes que rencontrent au quotidien les Anjouanais à Mayotte ?
Jean Martin : Les Anjouanais sont mal vécus à Mayotte ; mais sont-ils bien vécus à Ngazidja [Grande Comore] ? Beaucoup de Grand Comoriens m’ont dit qu’ils supportaient mal la présence des Anjouanais. Anjouanais signifient «petits boutiquiers âpres au gain» et autres... Comme il y a beaucoup d’Anjouanais en service à Mayotte parce que cette île a été plus développée, leur présence n’est pas toujours bien admise.

- Les choses vont-elles aussi loin à la Grande Comore ? Anjouanais est devenu un terme générique...
Jean Martin : Oui, à Mayotte, «Anjouanais» est devenu un terme générique pour désigner tout immigrant indésirable. Cela ne m’étonne pas, c’est lié au statut de Mayotte, qui est restée dans la République française et qui essaie par tous les moyens de se prémunir contre l’immigration sauvage.

- Mayotte n'aurait jamais été un protectorat mais une colonie...
Jean Martin : Une colonie avant l’ensemble comorien. C’était une petite colonie dès 1843, puis en 1886, les trois autres îles deviennent des protectorats. Elles ont un résident qui représente la France. Pendant ce temps-là, le sultan règne et continue de rester en place. En 1912, il y a une loi qui annexe les îles, qui supprime les souverainetés indigènes [régime du sultanat]. Les trois îles sont annexées et il y a une colonie de Mayotte et dépendances ou des Comores. Cette colonie deviendra pendant un temps une province administrée par le gouverneur général de Madagascar. En 1975, le président Ahmed Abdallah proclame l’indépendance unilatérale des Comores. À ce moment-là les Mahorais s’y opposent et obtiennent de [la France] de former une collectivité territoriale de la République française.

pacification_Comores
"la pacification des Comores :
indigènes de l'île d'Anjouan venant faire leur soumission à la France"

- Ce fameux référendum n'a pas tenu compte de l'avis de la population comorienne (Anjouan, Mayotte, Grande Comore et Mohéli). Ce fut un décompte île par île et non global comme dans toute consultation démocratique...
Jean Martin : Il a tenu compte des populations comoriennes. Il y avait un pluriel qui avait son importance après consultation non pas de la population mais des populations. C’est ce sur quoi les Mahorais se sont appuyés pour dire évidemment que l’indépendance avait été rejetée localement par la population de Mayotte. Mayotte n’avait donc pas à suivre le chemin des trois autres îles.

- Dans votre ouvrage, vous dites : "Les Comores sont exiguës et il pouvait apparaître douteux que leur histoire pût faire l'objet d'un travail de quelconque importance". Cette exiguïté appelle-t-elle un même ensemble comorien avec une même population ou plusieurs populations ?
Jean Martin : Je serais tenté de vous répondre qu’il y a des populations comoriennes, puisqu’on voit actuellement que les Comoriens, je parle de l’ex-République islamique, paraissent rechercher une formule fédérale assez souple, qui respecte l’identité culturelle de chaque île.

- N'empêche qu'en 1975, l'ensemble des habitants de l'archipel des Comores (Anjouan, Mohéli, Mayotte et Grande Comore) avaient choisi massivement d'accéder à l'indépendance, donc de fuir la tutelle française. Au moment où les Comoriens ont marqué leur volonté manifeste d'indépendance, il n'y avait aucunement la volonté chez eux de voir quatre exécutifs à la tête de cet État-nation.
Jean Martin : En effet, cette volonté [d’une formule fédérale] se serait manifestée par la suite. C’est évident.

- Le référendum qui donne l'anti-indépendance à Mayotte et lui permet de se maintenir dans le giron français était-il légal ?
Jean Martin : Il y a un principe fondamental de l’Organisation Africaine qui est l’intangibilité des frontières coloniales. Comme vous le savez en Afrique, les États se sont formés dans les frontières qui avaient été celles de défuntes colonies et les dirigeants africains ont eu pour principe, à quelques exceptions près, de respecter cette règle fondamentale. On ne peut que les en approuver, autrement ils auraient précipité le continent africain dans des guerres à n’en plus finir s’ils avaient voulu revenir sur les frontières tracées, arbitrairement il est vrai, par le colonisateur. Mais toute frontière est arbitraire. On dit aussi qu’en Afrique continentale, il y a des tribus, des ethnies par des frontières arbitrairement établies par les colons. Mais croyez-vous qu’en Europe on n’observe pas la même chose ?

Croyez-vous qu’il n’y a pas de Basques des deux côtés de la frontière franco-espagnole, qu’il n’y a pas de Catalans des deux côtés de la frontière franco-espagnole, qu’il n’y a pas de Flamands dans le territoire français et dans le territoire de la Belgique ? Et ainsi de suite, je pourrais multiplier les exemples. Toute frontière est une convention arbitre. Alors pour les archipels, c’est plus difficile et il y a souvent des ruptures. Vous en avez un exemple, il y a pas très longtemps en Indonésie, quand l’île indonésienne de Timor (oriental), qui n’avait pas été colonisée par les Pays-Bas mais par les Portugais à la différence du reste de l’archipel, a fait sécession. Cette sécession a été reconnue par la collectivité internationale.

- Ce n'est pas le cas à Mayotte.
Jean Martin : Oui, ce n’est pas le cas pour Mayotte, car le colonisateur était le même.

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- Comment l'historien que vous êtes, spécialiste des Comores et de la colonisation, voit-il la manière de certains individus à vouloir séparer l'histoire de Mayotte de l'ensemble de l'archipel des Comores ?
Jean Martin : C’est certainement une erreur de vouloir étudier Mayotte séparément des trois autres îles Comores. Il est évident qu’il y a une très grande analogie linguistique, culturelle, historique entre Mayotte et Anjouan, Mohéli et Grande Comore. Même si le régime politique de Mayotte est différent - on ne sait pas ce que sera l’avenir, mon métier est de connaître le passé et non de prévoir l’avenir, Mayotte est une des Comores.

- Est-il juste de comparer la société mahoraise à la société créole, à la société réunionnaise ?
Jean Martin : Ah non ! La société mahoraise n’est pas une société créole. La société réunionnaise a été faite de toute pièce puisque cette île était parfaitement vierge de toute présence humaine quand les Français s’y sont établis. Les Français ont été des Français, des Malgaches, des esclaves noirs, puis des coolies, des Indiens etc... C’est ainsi que s’est fait le peuplement créole réunionnais, par ce mélange, cette juxtaposition.

Mayotte a été vraisemblablement peuplée par les habitants de la zone costière de l’Afrique, les Swahilis. Le mot sahel vient de l’arabe, littoral. Ce sont ces habitants qui auraient, semble t-il, transporté des esclaves noirs de la côte d’Afrique aux Comores. Il y a toujours eu une pénétration d’Arabes venus de la péninsule arabique en petit nombre mais en continu. Ces Arabes par la religion ont imposé leur langue, au moins amené de nombreux mots de leur langue. Ce qui fait que la langue comorienne comporte aujourd’hui une syntaxe et de nombreux mots arabes. Je ne vois donc rien de comparable entre la société mahoraise et la société créole.

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photos anciennes

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photos anciennes

- Quel lien entretiennent les Comores avec l'esclavage ?
Jean Martin : L’esclavage devait être dans l’ancienne société comorienne, notamment au XVIIIe siècle, une pratique assez courante. C’était l’esclavage musulman traditionnel. Vous pouvez vous rapporter à l’article «Abd» dans l’Encyclopédie de l’Islam. C’était un esclavage patriarcal pour la bonne raison qu’il n’y avait pas d’économie de plantations très importante. Mais par la suite, avec la demande émanant des Mascareignes (Maurice [île de France], Réunion [île Bourbon]), les Comores vont devenir un pivot du trafic négrier parce que les sultans comoriens comprennent tout le bénéfice qu’ils peuvent tirer du commerce des esclaves.

Ils vont chercher des esclaves dans la côte d’Afrique, par navigation par boutre. Ils sont amenés à la Grande Comore, à Anjouan et également à Mohéli et les sultans locaux les revendent aux Européens avec des navires de plus fort tonnage. Puis en 1848, l’esclavage est aboli dans les colonies françaises, en 1833, il l’avait été dans les colonies britanniques, alors ce trafic prend fin. Mais il s’y substitue un autre trafic qui n’est qu’une autre forme déguisée de l’esclavage : le trafic des engagés libres. C’est-à-dire que les sultans comoriens continuent de faire venir des esclaves puisqu’eux ne l’ont pas aboli dans leurs États.

Des navires viennent de La Réunion ou de l’île Maurice en présence d’un délégué de l’administration, un individu monte sur le bateau. Il répond «ewa [oui]» à une question posée dans une langue qu’il ne connait pas. Et il se retrouve engagé, pour cinq ans, dans les plantations qui se trouvent à Mayotte, l’île Maurice ou à La Réunion. Au XVIIe siècle, il y avait peu de rapport entre La Réunion et les Comores, parce que les Comores étaient une escale empruntée par les navires de la route des Indes surtout à l’aller. Beaucoup d’entre eux passaient par le canal du Mozambique qui touchait Anjouan et quelque fois la Grande Comore et plus rarement Mayotte, car on connaissait mal le lagon. Mohéli n’offrait pas beaucoup de ressources.

Les relations des Comores avec La Réunion se développent au tournant du XVIIIe et du XIXe siècle quand les invasions malgaches s’abattent sur les Comores. Il y a dans la période 1880/1785-1810/1815 des razzias malgaches qui s’abattent sur l’archipel des Comores et déciment sa population. Le but de ces invasions est de se procurer des esclaves que l’on ramène à la côte malgache et qui sont ensuite vendus, par exemple à Tamatave, aux négriers des Mascareignes ou d’ailleurs. C’est sûr que parmi les premiers habitants de La Réunion et de Maurice, il y avait des Comoriens.

Concernant les Comores et La Réunion, on sait aussi que certains sultans ont été invités par le gouverneur de Bourbon. En 1842, il y a eu une révolution à Anjouan et un prince comorien Saïd Hamza El Macela s’est réfugié à l’île Maurice pour des raisons de conflits dynastiques. Le sultan Saïd Ali ben Saïd Omar, suzerain de la Grande Comore, a été déporté à La Réunion par le colonisateur. C’est à la fin du XIXe siècle, quand le planteur français Léon Humblot l’a fait impliquer dans un meurtre dont il était parfaitement innocent et l’a fait déposer par les autorités françaises, notamment le gouverneur Lacascade. Il avait été déporté d’abord à Madagascar, il n’y est pas resté très longtemps et ensuite à La Réunion, où il a attendu que justice lui soit rendu. Parmi ses enfants, certains sont nés à Madagascar et à La Réunion. Sur l’île Bourbon, il a eu des enfants avec une femme créole.

- Est-il vrai que la France a envoyé des Comoriens jusqu'au bagne de Guyane ?
Jean Martin : De la Nouvelle-Calédonie, je l’ai entendu dire et c’est certain. De Guyane, je n’en ai jamais entendu parler. Il s’agissait d’opposants politiques lors de la révolution de 1891 à Anjouan et à d’autres mouvements de résistance à la Grande Comore. Il y a eu, en quelque sorte, des résistants comoriens internés, un temps, à la Nouvelle-Calédonie. Et je pense que certains se sont fixés dans cette île. Il y a en Nouvelle-Calédonie, à Bourail, que l’on appelle le village kabyle, le col des Arabes ou le village des Arabes, qui est un village musulman - vous pouvez voir le cimetière et une mosquée et une école coranique construites par des fonds saoudiens, et les habitants de ce village sont très mélangés.

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Madagascar et les îles de l'océan Indien, en 1843

Il y a des descendants d’Algériens déportés après la révolte de Mokrani en 1871, des Kabyles donc, il y a des descendants de Comoriens et tout cela s’est mélangé. Ces déportés Kabyles ou Comoriens ont eu des femmes mélanésiennes de sorte que cela a abouti à une population fortement métissée. Il y a parmi eux des Indonésiens musulmans qui sont venus s’ajouter librement. Tous ont en commun la religion musulmane. Aujourd’hui, ils seraient assez hostiles à l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie et seraient plutôt loyalistes, partisans des liens avec la France.

- Actuellement on parle beaucoup de l’évolution statutaire de la collectivité départementale de Mayotte. À Mayotte, les habitants souhaitent majoritairement voir leur île évoluer en département français quand dans les autres territoires d’Outre-mer français les habitants tendent vers plus d’autonomie. Comment voyez-vous cela ?
Jean Martin : Oui... Cela parait assez singulier. Je pense que l’attachement des Mahorais à la République française n’est peut-être pas entièrement désintéressé si vous voulez mon sentiment. Les lois et les avantages sociaux auxquels peuvent prétendre les Mahorais ne sont pas un argument mineur dans leur détermination à rester français. C’est ainsi que je vois les choses ; ça contribue à faire de Mayotte une espèce d’eldorado pour la population comorienne des autres îles, notamment d’Anjouan qui vit très difficilement. Cela ne fait pas une situation très saine, parce que les Mahorais sont une population d’assistés et vous avez des Anjouanais qui sont souvent en situation irrégulière qui sont sous-payés par les Mahorais pour effectuer tout le travail qu’il y a à faire. C’est d’ailleurs la même chose en Guyane avec les Surinamais qui viennent s’y établir et c’est pareil en Martinique et en Guadeloupe où l’on voit des Haïtiens, qui viennent faire les gros travaux d’agriculture, de bâtiments et travaux publics sous-payés.

- Que pensez-vous du terme d'immigrés clandestins concernant les ressortissants comoriens des îles d'Anjouran, Mohéli et de Grande Comore, utilisé à Mayotte ?
Jean Martin : Le déplacement des ressortissants comoriens des trois autres îles des Comores vers Mayotte est, en effet une migration. Mais à partir du moment où Mayotte constitue une collectivité départementale de la République française, il y a une frontière. Autrement c’est une population qui a toujours eu coutume de se déplacer d’une île à l’autre. Depuis toujours, il y a eu des Grand Comoriens [et des Anjouanais] établit à Mayotte.

- Younoussa Bamana, ancien édile et figure du combat pour la départementalisation française de Mayotte, déclarait : «On peut toujours pisser au sommet du Mont Shoungui, mais la pisse retombera toujours en bas». Une façon assez directe de dire que l’instauration de visas en 1995 et le gonflement des effectifs de la police maritime ainsi que la montée de radars n’empêchera pas les Comoriens des trois autres îles de venir à Mayotte.
Jean Martin : C’est évident que ce n’est pas avec les bras qu’on arrête la mer. Il n’y aurait pas une île où l’argent coule à flot et les autres qui crèvent de faim... comme à Anjouan. Il y aura forcément une transfusion.

- Les Mahorais ont-ils vraiment plus à y gagner ?
Jean Martin : Il m’est difficile de répondre. Les Mahorais paraissent satisfaits actuellement de leur statut. Est-ce qu’ils le seront tout autant dans trente ou dans cinquante ans ? Je n’en sais rien. Le droit local a déjà subi des modifications, la polygamie est en voie de disparition. Mais vous savez la polygamie est en voie de disparition dans la plupart des pays musulmans. À la Grande Comore, par exemple, c’est rarissime. Il est très rare de trouver des jeunes femmes de moins de 40 ans qui acceptent le mariage polygame. Par rapport aux avantages sociaux qu’ils retirent de leur statut français, c’est quand même peu de choses. Le droit local ? Je ne sais pas s’ils se battront beaucoup pour un statut que beaucoup de pays musulmans tendent à abandonner peu à peu. Le Maroc a adopté un nouveau code de la famille qui rend la polygamie très difficile.

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cadi comorien

- Quelle est la particularité de cet islam mahorais ?
Jean Martin : C’est le même dans toutes les Comores. Les Comoriens sont musulmans sunnites de rite shaféite. C’est un islam confrérique avec des mosquées de type indonésien qui subit l’influence de l’Indonésie. C’est-à-dire des mosquées sans minarets. Les confréries sont assez bien développées, notamment la shaduliya. Il y en a d’autres comme la qadriya etc... La shaduliya serait la plus développée si l’on en juge la grande mosquée qu’ils ont construite à Moroni à la Grande Comore, où se trouve le mausolée du grand marabout El-Maarouf. Il est mort en odeur de sainteté en 1904 sur cette même île. Un islam confrérique, mais un islam bien vivant. Il est peu probable qu’il y ait des courants extrémistes. Il y a bien sûr des collèges islamiques qui se sont créés. Le problème est que ces gens ne trouvent pas d’emplois. Avec un cursus uniquement religieux, difficile de trouver à s’employer.

- L'état civil mahorais a être francisé, figé...
Jean Martin : Mais on est passé d’une civilisation de l’oralité à une civilisation de l’écrit. Les Comoriens ont toujours eu une écriture, mais c’était avant tout pour des textes religieux, de chroniques historiques, littéraires et aristocratiques. Ce n’était pas pour une écriture administrative. Or, maintenant il faut se doter d’une écriture administrative et fixer les règles de la langue comorienne ou des langues comoriennes. Je ne crois pas que ce soit une très bonne chose comme certains auteurs qui écrivent en français qui vous parlent de Ndzouani, Ngazidja, Moili ou Maore. Quand on écrit en Français, on doit désigner une île, une ville, un territoire quelconque par son nom français. Je vous parlerais de Pékin et non de Beijing, de Londres et non pas de London. Je ne vois pas l’intérêt de recourir à des termes que les Comoriens ont parfaitement le droit d’employer dans leur langue.

- Aux Antilles, les Antillais ont imposé l'enseignement du créole à l'école... N'y a-t-il pas un travail à effectuer sur le dialecte shi-maoré, notamment son enseignement ?
Jean Martin : Certainement, il y a des travaux à faire au niveau linguistique. Ce qui risque d’arriver c’est que le français se répande très largement à Mayotte et que le shi-maore soit marginalisé. Il serait très ennuyeux que cette langue ne soit parlée que dans les universités et ne soit plus qu’un objet d’étude pour des chercheurs et des savants. Enfin, on n’en est pas encore là.

propos recueillis par Ismaël Mohamed Ali

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