Le texte des Mdombozi montre que le roi ne gouvernait pas seul : il devait tenir compte de la représentation de son pays, qu’elle se fît sous la forme d’une assemblée de cités ou de manière moins formelle. C’est dans cet équilibre politique qu’a été élaborée la « coutume du pays » (mila na ntsi) encore respectée aujourd’hui dans toute l’île. L’ordre des cités dans le pays, qui se fait selon le même principe que celui des lignages dans la cité, structurait la représentativité et présidait vraisemblablement à la tenue des assemblées. La chronique laisse percevoir des degrés dans la capacité des assemblées à contrôler le roi : elle cite des cas de discussions sur son comportement et sa manière de régner, de condamnations du roi à un exil temporaire au profit d’un autre membre de son lignage, et un cas unique d’éviction définitive d’une maison du lignage royal. Le texte précise parfois les circonstances et les modalités de ces interventions. Ainsi, quand les « gens du Mbadjini » (waMbadjini) ne supportèrent plus la froideur d’un de leurs rois, qu’ils trouvaient blessante, ils engagèrent des pourparlers par l’entremise d’un citoyen de Fumbuni, « marié dans la maison du roi »16, qu’ils récompensèrent ensuite en lui offrant des bœufs. On lit aussi qu’il arriva plusieurs fois qu’un roi fût « banni (lavwa) par les waMbadjini » et exilé avec sa « maison » (sa mère et ses sœurs). Les motifs ne sont pas indiqués, mais les cas ne sont pas rares et la sanction semble facilement acceptée : le roi démis se réfugie chez son père, souvent roi lui-même dans un autre pays17. Enfin, les waMbadjini eurent à supporter un roi inique, qui avait tué son oncle maternel pour régner et faisait mettre à mort tous les enfants mâles de son lignage pour permettre à son fils (d’un autre lignage) de régner. Quand un de ses neveux, élevé en secret, fut en âge de régner, les waMbadjini assassinèrent le roi et maudirent sa maison, troisième branche du lignage royal, par une lecture du Coran. Écartés à jamais du pouvoir, ses maternels partirent dans la ville d’Itsandra où ils s’établirent sous un autre nom de lignage.

  • 18 De ce fait, lors du partage du bœuf sacrifié par les « sept Ngazidja » pour conclure la paix, le Mba (...)
  • 19 Voir n. 28.
  • 20 L’assemblée comprenait les chefs des grands lignages, y compris ses propres parents et alliés (Damir (...)

18-Cette mise à mort du roi entraîna une réaction au niveau supérieur, celui des waNgazidja, ou des « sept Ngazidja » (Ngazidja fukare), représentation de tous les pays de l’île. Les waNgazidja entrèrent en guerre avec les waMbadjini puis, devant l’égalité des forces, négocièrent la paix et leur imposèrent un très lourd tribut tout en reconnaissant leur supériorité militaire18. Les traditions gardent la mémoire de quelques assemblées de l’île entière tenues au temps des rois ; la dernière, réunie à Kwambani en 1890, avait pour but de destituer Said Ali, roi du Bambao qui avait pris le titre de Ntibe19 et avait signé un traité commercial avec la France en outrepassant largement son pouvoir20.

  • 21 Témoignage des habitants de Nyumadzaha en 1910. Délimitation de Hugues et Michaz 1910, Archives d’ou (...)
  • 22 Damir ben Ali, communication orale.

19-Une précision importante sur les relations entre les cités et les rois est mentionnée dans les archives coloniales21. Dans chaque cité, « les notables et hommes mariés », en somme les Hommes accomplis, devaient au roi un impôt annuel minime, identique pour tous et payé en nature ; il était perçu par un habitant de la cité qui remplissait les fonctions de mfaume kazi, littéralement « chef de rang », c’est-à-dire de la hiérarchie lignagère. On sait par ailleurs que les cités envoyaient des émissaires appelés wanadjumbe, « enfants du palais » assister aux conseils qui se tenaient au palais22. La référence à l’impôt annuel montre que, du temps des rois, la citoyenneté, entendue comme la capacité à délibérer des affaires publiques, était reconnue aux seuls Accomplis et, selon toute probabilité, aux seuls Gens de la terre.

  • 23 Grandidier et al. 1903, t. II : 364, passage en 1620 du général de Beaulieu à Ngazidja. Seul le roi (...)
  • 24 Seuls les hommes mariés pouvaient autrefois porter ce bonnet. Wanazikofia et wabaladjumbe sont les n (...)

20-Les rois se maintenaient face à leurs adversaires grâce à d’incessantes guerres et, jusqu’au recrutement de mercenaires au xixe siècle, seuls les Gens de la terre avaient le privilège de pouvoir combattre. Chaque cité fournissait son contingent de guerriers, des hommes mariés qui restaient à la disposition du palais ; ils étaient l’honneur de leur lignage, et les plus héroïques recevaient en récompense terres et esclaves, seule voie prestigieuse d’enrichissement. Menées aux bâtons pointus et aux jets de pierres, les anciennes guerres, dans lesquelles s’affrontaient des rois parents par les pères ou alliés matrimoniaux, étaient moins meurtrières que celles de la fin du xixe siècle, après l’introduction des armes à feu et l’importation de mercenaires africains ou malgaches23. D’après une tradition de cette époque, les guerriers moururent alors en plus grand nombre, et chaque maison dut envoyer à leur place des frères cadets non mariés, exposés à mourir alors qu’ils n’étaient que wanamdji (Fils de la Cité), un déshonneur pour leur mémoire et leur lignage. C’est pour parer à ce nouveau risque que l’on célébra plus rapidement le Grand Mariage des jeunes hommes, créant ainsi un nouvel échelon de classe qui prit le nom de wanazikofia « Enfant au bonnet islamique24 », alors qu’un véritable Homme Accompli est, autre terme le désignant, baladjumbe « Qui dort au palais » (Ali Mohammed 1989).

  • 25 Lorsque les prières de Mwanguvu, le mwalimu wa mdji de Fumbuni, permirent à la cité d’être victorieu (...)

21-Il existait aussi dans la cité des fonctions que seuls des Accomplis pouvaient assumer. Le mfaume wa mdji, « chef de village » ou « roi de la cité », réglait les litiges, veillait au respect des règles du ãda, échanges de biens coutumiers et manières de se comporter, et décidait des cérémonies religieuses protégeant la cité contre les esprits malfaisants (Ahamada 1989). Ce chef était sans doute le représentant de la classe dirigeante des Rois de la Cité. Un mwalimu wa mdji, savant religieux et devin, assurait les rituels protecteurs islamiques ou syncrétiques, la divination et les calculs astrologiques. Cette fonction rituelle se transmettait au sein d’un lignage. Au temps des royaumes, les plus grands walimu conseillaient les rois lors des guerres, des crises successorales et des mariages25. La fonction de hatwibu enfin, chargé de prononcer l’homélie du vendredi, était encore récemment dans les grandes cités le privilège d’un seul lignage, de rang élevé, au sein duquel se transmettaient les livres spécialisés contenant ces sermons.

  • 26 Dans certaines cités, les jeunes de même lignage dans la classe d’âge occupent à tour de rôle la pos (...)

22-Le principe de rotation de la charge de roi entre les branches du lignage royal limitait le pouvoir du souverain et fait apparaître en creux celui des cités. La fonction royale mfaume était détenue par un matrilignage. Alors que l’aînesse est une règle absolue pour la transmission matrilinéaire (Damir et al. 1985 : 49), le principe de rotation s’applique à l’exercice masculin du pouvoir dans la fonction royale, comme dans la fonction de « chef de rang » (mfomakazi) par exemple pour les lignages particuliers26. Puisque tous les frères utérins du lignage royal pouvaient prétendre régner, des rivalités constantes les opposaient : au xixe siècle, huit membres du lignage Fwambaya régnèrent à tour de rôle, en trente ans, sur l’Itsandraya. Un même individu pouvait régner plusieurs fois au cours de son existence. En revanche, rares sont, d’après les traditions, les cas d’usurpation où un roi transmet le pouvoir non pas au fils de sa sœur mais à son fils. C’est pour mettre fin à une telle tentative, motivée par la déshérence du lignage dynastique, que le Mbadjini annexa au xviiie siècle le Domba qui le jouxtait au nord. Les rois pouvaient également se sentir menacés par les lignages qui montaient en puissance grâce à leur vaillance guerrière, comme les Mkanga, waziri du Mbadjini. Mais ceux-ci prétendirent rarement à la position de roi, ils préféraient s’enrichir en exigeant à chaque victoire d’immenses terres : leur pouvoir consistait alors à faire et défaire les rois parmi les membres du lignage royal.

  • 27 À Ngazidja, on attribue l’origine du mot Ntibe au nom du deuxième roi de l’Itsandraya, Ntibe wa kand (...)
  • 28 Ntibe Mlanau, roi du Bambao, fut le premier au xviiie siècle « à disposer de toute la Grande Comore (...)
  • 29 Des mercenaires nyamwezi, recrutés en 1881 en Afrique orientale par les gens de l’Itsandraya après l (...)
  • 30 Le titre de sultan apparaît à la fin du xixe siècle dans les rencontres avec les Européens, par imit (...)

23-Cependant, la tendance vers une concentration du pouvoir sur quelques lignages royaux, qui s’est esquissée sur trois siècles, pose la question de l’issue qu’aurait pu avoir ce mouvement interrompu par la colonisation. Au xviie siècle, onze pays étaient dominés par huit lignages de rois ; au xixe, les pays n’étaient plus que sept, dont six aux mains de deux lignages rivaux. Les guerres opposaient des coalitions qui se formaient selon les liens de parenté patrilinéaire : pères et fils ou demi-frères paternels, alliés ou ennemis, qui devaient compter ensuite sur le soutien des riches lignages de waziri. Le roi dont la coalition était victorieuse prenait le titre de Ntibe27 ; dans les pays vaincus, il utilisait le principe de rotation et faisait régner ceux avec qui il était allié — politique et souvent matrimonial. Les coalitions étaient incessantes et changeantes et, au xixe siècle, seuls les rois de l’Itsandraya et du Bambao, qui dominaient quatre « pays » chacun, restaient en lice pour se disputer le titre de Ntibe28. Leur rivalité les entraîna à nouer des alliances avec l’extérieur et, pour renverser les équilibres politiques, à changer les règles de la guerre29. Le Ntibe en titre, Msafumu roi de l’Itsandraya, mourut en 1883 dans les geôles de Said Ali du Bambao qui avait joué la carte de l’appui français. Lors de la signature en 1892 du traité de protectorat, Said Ali fut reconnu par le Gouvernement français seul « sultan de la Grande Comore », les « sultanats particuliers » étant supprimés (Saleh 1983)30. On observe cependant que la réduction des lignages royaux n’a pas été suivie d’une unification des territoires, faute de temps peut-être car l’interprétation du rôle de Ntibe et des coutumes du pays par les derniers rois montrait une tendance hégémonique, grâce aussi probablement à la force des cités groupées en pays et à leur capacité de résistance liée à leur autonomie institutionnelle. L’identité politique des pays s’est trouvée ensuite involontairement renforcée quand leurs limites furent réutilisées par l’administration coloniale.

  • 31 Ils apparaissent sous la forme wa- (préfixe de personne au pluriel) accolée au nom de leur cité.
  • 32 Le Ntibe les faisait régner (tawalisha), acte de reconnaissance oral et devant témoin, peut-être imp (...)
  • 33 On lit dans le manuscrit de Said Bakar (Ahmed-Chamanga & Gueunier 1979) comment le roi Ahmed dit (...)
  • 34 « Nous, les hommes, il nous revient de régner, de cultiver et de construire des boutres » (Said Baka (...)
  • 35 « Les ministres achètent leur place et, n’étant pas payés, se payent en amendes, aussi que d’amendes (...)
  • 36 « Les cadis sont nommés à l’élection parmi les chefs de village et devaient autrefois être pris dans (...)
  • 37 En 1888, dans une lettre signée de quelques ministres, les « gens du Bambao » se plaignent de leur r (...)
  • 38 Après la mort de Msafumu en 1883, quatre rois se succédèrent au palais de Ntsudjini malgré le traité (...)

24-La dernière question que l’on peut se poser pour comprendre les relations entre rois, cités et pays, est celle de l’origine des richesses. Les sources attestent qu’au xixe siècle richesse et pouvoir étaient de plus en plus interdépendants : en raison du mode d’exercice du pouvoir, la richesse circulait entre les détenteurs des positions dominantes, qui accentuaient leur poids sur les producteurs dominés. En effet, le principe de rotation rendait précaire la position des rois, les obligeant à obtenir d’une part le soutien des « gens des cités31 », représentés par les « chefs de maisons matrilinéaires » (itswa daho) de la classe des Rois de la Cité, d’autre part à se faire reconnaître par le Ntibe32 : dans les deux cas, ils devaient distribuer des biens en échange de ces soutiens33. Malgré leur aspect institutionnel, ces libéralités nécessitaient des moyens économiques importants, et le roi Mwenye Mkuu du Bambao constatait au xixe siècle que bien des princes étaient prêts à se ruiner pour arriver à régner. Le lignage et la maison du prétendant mobilisaient les ressources de leurs terres, et finalement la possession de boutres apparut comme une nouvelle source de revenus34. Les waziri faisaient eux aussi des dons au roi pour être mis en place, car les prétendants issus de leurs lignages étaient nombreux35. Dans le Bambao, il y avait six lignages de waziri, cinq de la cité de Moroni et un d’Ikoni ; les kadhi (juges islamiques) et les chefs de village étaient également des membres de ces lignages dominants36. Ces notables des grandes cités abusaient parfois de leur pouvoir, mais ils avaient à se plaindre à leur tour des abus des rois, du moins le firent-ils à la fin du xixe siècle auprès des premiers résidents de France à Ngazidja37. On ne sait si les excès de pouvoir des grands sur les petites cités rurales étaient fréquents, car ils restaient méconnus et impunis, mais Moussa Saïd (1988) rapporte un cas datant du début des années 1890 : une jeune fille d’une grande beauté fut vendue comme esclave par le chef du lignage anciennement royal Fwambwaya38 qui avait besoin d’argent, et embarquée à Itsandra sur un boutre zanzibarite. De la même manière, le roi pouvait confisquer une plantation de bon rendement quand le paysan était d’une famille « inconnue au palais », c’est-à-dire sans défense

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Source: Sophie Blanchy