Carte 3 – Ngazidjia : pays et capitales

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10-Certaines traditions présentent les changements introduits par les rois à travers trois nouvelles institutions : remplacement des anciennes offrandes des prémices de céréales par du riz et du bœuf ; mise en place d’une hiérarchie à douze rangs par le partage du bœuf ; instauration d’une division sociale, car le partage décrit est réservé « aux nobles des villes » (manuscrit de Said Hussein 1898, in Chouzour 1982 : 28-29).

  • 8 Recueilli auprès des membres de ce lignage, il a été traduit et édité par Kari-Ngama et al. 2002. (...)
  • 9 De l’arabe tâwwâla, « gouverner, administrer, régir ».
  • 10 Une nouvelle capitale fut également créée dans le Hamahame, « pays » situé au nord-est, où Mbeni rem (...)

11Le mythe fondateur du matrilignage Mdombozi des rois du Mbadjini8, « pays » situé au sud-est de l’île, est particulièrement intéressant car il éclaire les principes du nouveau régime politique : le statut supérieur du roi par son ascendance prestigieuse, sa qualité de guerrier imposant son pouvoir par la conquête territoriale, et celle d’« homme de la terre » appartenant à un ordre social différent des pêcheurs, enfin la relation d’alliance matrimoniale entre les rois des différents « pays » de l’île. Le récit rapporte que trois sœurs venues de Mdjumbi, une île engloutie d’après un mythe régional, abordent au sud de Ngazidja et épousent trois hommes. Ceux-ci deviennent les ancêtres éponymes des matrilignages, mais ne sont encore que des chefs dirigeant chacun leur cité. L’aînée épouse Mdombozi, un shirazi ; plus tard, son fils Fe Fumu, perdu pendant son enfance et recueilli par de simples pêcheurs du pays voisin, « reconquiert » à l’âge adulte le territoire du Mbadjini dont il aurait été spolié, en soumettant une à une douze cités du « pays ». L’apparition du nombre douze annonce l’institution du principe hiérarchique qui préside à tout partage ; le circuit de la conquête, qui débute aux villes frontières pour s’achever au centre, évoque la circumambulation rituelle encore organisée de nos jours pour la protection des cités. Il montre que le « pays » constitue bien une nouvelle entité (cf. médaillon de la carte 3). Victorieux, installé à Bangwa au centre du pays, Fe Fumu doit cependant composer avec les cités : il laisse en place les chefs Bedja, mais « lui, il est leur roi » et gouverne (tawaliya9) le pays du Mbadjini « en tant que roi » (ha ufaume). Le texte comorien dit qu’il « fait gouverner » (tawalisha) les Bedja : les termes employés suggèrent à la fois une continuité du principe du pouvoir dans la cité et le royaume, et une rupture révélatrice d’un certain jeu dans un équilibre négocié. Les premiers successeurs de Fe Fumu « donnèrent à la royauté (ufaume) tout son prestige (shewo) » par des institutions nouvelles : salutations particulières à l’adresse du roi, organisation de la maison royale, construction de la mosquée du Vendredi de la capitale, suppression des danses mixtes. La chronique décrit ensuite la création d’une nouvelle capitale sur la côte sud-est, Fumbuni, où sont représentées toutes les cités du Mbadjini : après y avoir construit trois palais (djumbe) pour les trois branches de son matrilignage qui régneront à tour de rôle, le roi invite les Bedja du pays à venir s’installer à ses côtés. Ces précisions sur la relation du roi aux Bedja peuvent être interprétées comme la création d’une assemblée de pays composée des dirigeants de chaque cité. Quand les traditions décrivent les actions des « gens du Mbadjini », waMbadjini, on peut comprendre qu’il s’agissait de cette représentation politique10.

12Les diverses versions de la fondation de Fumbuni font une part au rôle joué par la divination : la responsabilité de ces procédures incombe à Male, cité dominée par un lignage de walimu, devins et conseillers des rois du Mbadjini pour les guerres et les mariages. Ce lignage est toujours considéré aujourd’hui comme le premier de la cité.

  • 11 La division en douze se retrouve dans toutes les cités : certaines n’atteignent pas le nombre de dou (...)

13La suite du récit précise la relation politique que le roi institue avec les cités. Il organise, en un point central du royaume proche de l’ancienne capitale Bangwa, un partage de bœuf inaugural en douze morceaux grâce auquel il hiérarchise les cités du pays11. Fumbuni, la ville du roi, prend la première part et, dans sa ville, le roi, primus inter pares, prend lui-même le premier morceau. Mais il impose aussi son autorité dans le pays en instituant son droit sur le premier morceau des bœufs distribués dans chaque cité lors d’un arusi. C’est par ce rituel que les hommes mariés en Grand Mariage et devenus Accomplis obtiennent le statut de wafomamdji, « Rois de la Cité ». La description du partage du bœuf inaugural permet de lire la position respective des cités, non pas à l’époque où est situé le rituel de fondation, mais sans doute au xixe siècle, avant la fin des royaumes. On y voit le poids important de la cité royale Fumbuni — cinq des douze morceaux furent remis aux premiers lignages de la cité — et la répartition dégressive entre les territoires, ou les villes qui les commandent, et les simples cités qui composent le pays (cf. carte 4).

Carte 4 – Le Mbadjini : les cités et leur territoire

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  • 12 Comorien aziri, pl. waziri, de l’arabe wazîr qui a donné le français vizir : ministre, adjoint, seco (...)

14Le premier morceau revint au lignage du roi, en première position à Fumbuni. Le deuxième fut partagé entre des waziri, les uns de Dembeni, la deuxième cité du pays, les autres de Fumbuni12. Les waziri apparaissent dans les traditions historiques comme les représentants des lignages suivant immédiatement celui du roi dans la hiérarchie du pays. Une moitié du deuxième morceau revint « au Nguwongwe », territoire commandé par Dembeni où s’était installée la deuxième des trois sœurs fondatrices ; tout homme du Nguwongwe « qui avait de la fortune » pouvait prétendre à la fonction de waziri, en récompense du soutien apporté par ce territoire au premier roi. Une petite part devait être redistribuée aux cités de Ntsinimwashongo et Kanzile qui occupent le petit territoire de Mridju wa mbwani faisant partie du grand Nguwongwe. L’autre moitié revint au lignage Mkanga, lignage de waziri occupant le deuxième rang à Fumbuni, descendant de la troisième sœur fondatrice. Grands guerriers, alliés matrimoniaux des Mdombozi, ils tentèrent plusieurs fois de les supplanter ; ceux-ci leur concédèrent d’immenses terres pour se les concilier. Les trois morceaux suivants allèrent aux lignages qui suivaient les Mkanga dans la hiérarchie de Fumbuni (Djambani, Budaya et Mwanguwu). Un sixième morceau revint aux gens du Nyumagama, territoire qui comprend les villes de Dzwadjuu et Uziwani et fait aujourd’hui partie du grand Nguwongwe. Les autres parts enfin allèrent aux cités de Nkurani, Mohoro, Nyumamilima, Male, Shindini et Simbusa.

  • 13 L’ordre est le suivant : 1) Fumbuni, dont les habitants se targuent de fournir et de recevoir une pa (...)

15La hiérarchisation des cités en douze rangs constitue un système clos et apparemment figé ; en réalité cet agencement, comme celui des lignages, est potentiellement dynamique. Lignages et cités s’efforcent de tenir leur rang historique, mais, de nos jours, de nouveaux facteurs comme le développement économique peuvent modifier le classement. La hiérarchie actuelle du Mbadjini diffère de celle du récit fondateur13. Le principe de la base douze est repris dans l’organisation des sous-territoires dépendant de grandes cités. Ainsi, dans le Nguwongwe, les partages se font aujourd’hui selon l’ordre suivant : 1) Dembeni ; 2) Nkurani ; 3) Dzwadjuu ; 4) Domoni ; 5) Mdjakanywa ; 6) Tsinimwashongo ; 7) Dima ; 8) Panda ; 9) Uziwani. Trois villes qui ne figuraient ni dans le récit de fondation ni dans la hiérarchie du pays y ont une place : Domoni, Mdjakanywa, Dima, tandis que Kanzile et Mbude, étapes de la fondation du royaume, n’y apparaissent plus. Ces variations traduisent peut-être des moments de prospérité inégale des cités. La ville d’Uziwani, placée en dernier, revendique actuellement la troisième place : la nouvelle route bitumée qui la traverse et l’aide importante de ses migrants installés en France l’ont rendue plus puissante économiquement, ce qui lui permet de menacer le rang de Nkurani qui végète, isolée en altitude. Les petits villages ne figurent pas dans ces listes présidant aux rituels de distributions de biens. Les villages de pêcheurs, aujourd’hui présentés comme dépendant des cités pour une simple question de taille, étaient autrefois exclus de cet ordre puisqu’ils ne fournissaient pas de guerriers : seules les cités des Gens de la terre étaient prises en compte. Les anciens hameaux d’esclaves des champs (nommés itrea) sont ignorés.

  • 14 Les tombes à piliers furent construites sur la côte swahili du xiie au xviiie siècle.
  • 15 Certains informateurs disent que ces villages ne possédaient pas de mosquées ; il est probable qu’il (...)

16Un autre principe apparaît dans le classement des cités. Au temps des rois, on les distinguait selon qu’elles étaient « ville du pouvoir », « grande ville », ou « ville extérieure » suivant la traduction de Damir Ben Ali (1989 : 25). La mdji wa yezi, que nous préférons traduire par « cité du pouvoir », résidence du lignage royal, était caractérisée par une architecture monumentale de pierre, agrémentée de corail et de bois (Blanchy et al. 1989). La mosquée centrale présentait une décoration soignée (niche en corail sculpté du motif cordé à Ntsaweni, xve siècle). Distincte du « palais » des princesses (djumbe), la « maison [d’exercice] du pouvoir » (daho la yezi) pouvait avoir sa propre mosquée, comme à Ikoni ; dans sa cour, l’arche sculptée dite « de la vie sauve » jouait un rôle dans le rituel de protection des guerriers. Les tombeaux des rois morts dans l’exercice de leur fonction étaient marqués par un grand pilier cylindrique14, ceux des autres rois et des puissants décorés d’une stèle en pan coupé sertie de trois bols en céramique importés. Les midji mihuu, « grandes cités », avaient un pouvoir avec lequel le roi devait compter : les chefs de leurs grands lignages s’imposaient auprès de lui comme ministres (waziri). Bons guerriers et bons conseillers, ils étaient récompensés en terres. Les mdji pvo ndze, « cités de l’extérieur », étaient des villages ruraux dénués de caractère urbain (ho ndze signifie aujourd’hui « à la campagne »). Il est probable que ces petits villages ne possédèrent pas jusqu’à assez récemment de mosquée du Vendredi15, et que leurs habitants venaient prier dans la grande ville dont ils dépendaient. Ce dernier niveau d’établissement explique en quoi la traduction du terme mdji par « ville » est inappropriée.